Page:Proust - La Prisonnière, tome 1.djvu/242

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première, son inconnu, et jusqu’à son cadre. Je vis la mer derrière cette jeune fille que je n’avais jamais vue me saluer ainsi depuis que je n’étais plus au bord de la mer. « Ma tante trouve que cela me vieillit », ajouta-t-elle d’un air maussade. « Puisse sa tante dire vrai ! » pensai-je. Qu’Albertine, en ayant l’air d’une enfant, fasse paraître Mme Bontemps plus jeune, c’est tout ce que celle-ci demande, et qu’Albertine aussi ne lui coûte rien, en attendant le jour où, en m’épousant, elle lui rapportera. Mais qu’Albertine parût moins jeune, moins jolie, fît moins retourner les têtes dans la rue, voilà ce que moi, au contraire, je souhaitais. Car la vieillesse d’une duègne ne rassure pas tant un amant jaloux que la vieillesse du visage de celle qu’il aime. Je souffrais seulement que la coiffure que je lui avais demandé d’adopter pût paraître à Albertine une claustration de plus. Et ce fut encore ce sentiment domestique nouveau qui ne cessa, même loin d’Albertine, de m’attacher à elle comme un lien.

Je dis à Albertine, peu en train, m’avait-elle dit, pour m’accompagner chez les Guermantes ou les Cambremer, que je ne savais trop où j’irais, et partis chez les Verdurin. Au moment où la pensée du concert que j’y entendrais me rappela la scène de l’après-midi : « grand pied de grue, grand pied de grue » — scène d’amour déçu, d’amour jaloux peut-être, mais alors aussi bestiale que celle que, à la parole près, peut faire à une femme un ourang-outang qui en est, si l’on peut dire, épris ; — au moment où, dans la rue, j’allais appeler un fiacre, j’entendis des sanglots qu’un homme, qui était assis sur une borne, cherchait à réprimer. Je m’approchai : l’homme, qui avait la tête dans ses mains, avait l’air d’un jeune homme, et je fus surpris de voir, à la blancheur qui sortait du manteau, qu’il était en habit et en cravate blanche. En m’entendant il