Page:Proust - La Prisonnière, tome 1.djvu/47

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


n’était jamais qu’au compte-gouttes que je pouvais obtenir de Mme de Guermantes les renseignements sur ses toilettes, lesquels m’étaient utiles pour faire faire des toilettes du même genre, dans la mesure où une jeune fille peut les porter, pour Albertine. « Par exemple, madame, le jour où vous deviez dîner chez Mme de Saint-Euverte, avant d’aller chez la princesse de Guermantes, vous aviez une robe toute rouge, avec des souliers rouges ; vous étiez inouïe, vous aviez l’air d’une espèce de grande fleur de sang, d’un rubis en flammes, comment cela s’appelait-il ? Est-ce qu’une jeune fille peut mettre ça ? »

La duchesse, rendant à son visage fatigué la radieuse expression qu’avait la princesse des Laumes quand Swann lui faisait, jadis, des compliments, regarda, en riant aux larmes, d’un air moqueur, interrogatif et ravi, M. de Bréauté, toujours là à cette heure, et qui faisait tiédir, sous son monocle, un sourire indulgent pour cet amphigouri d’intellectuel, à cause de l’exaltation physique de jeune homme qu’il lui semblait cacher. La duchesse avait l’air de dire : « Qu’est-ce qu’il a, il est fou. » Puis se tournant vers moi d’un air câlin : « Je ne savais pas que j’avais l’air d’un rubis en flammes ou d’une fleur de sang, mais je me rappelle, en effet, que j’ai eu une robe rouge : c’était du satin rouge comme on en faisait à ce moment-là. Oui, une jeune fille peut porter ça à la rigueur, mais vous m’avez dit que la vôtre ne sortait pas le soir. C’est une robe de grande soirée, cela ne peut pas se mettre pour faire des visites. »

Ce qui est extraordinaire, c’est que de cette soirée, en somme pas si ancienne, Mme de Guermantes ne se rappelât que sa toilette et eût oublié une certaine chose qui cependant, on va le voir, aurait dû lui tenir à cœur. Il semble que, chez les êtres d’action (et les gens du monde sont des êtres d’actions minuscules,