Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/18

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horreur, ça dérange, on est laid à faire peur, je sais bien que je n’ai plus vingt-cinq ans et je ne pose pas pour la rosière, mais on garde sa petite coquetterie tout de même. »

Il est possible que le baron fût sincère quand il parlait de Morel comme d’un bon petit camarade, et qu’il dît la vérité plus encore qu’il ne croyait en disant : « Je ne sais pas ce qu’il fait, je ne connais pas sa vie. »

En effet, disons (en interrompant pendant quelques instants ce récit, que nous reprendrons aussitôt après cette parenthèse que nous ouvrons au moment où M. de Charlus, Brichot et moi nous nous dirigeons vers la demeure de Mme Verdurin), disons que, peu de temps avant cette soirée, le baron fut plongé dans la douleur et dans la stupéfaction par une lettre qu’il ouvrit par mégarde et qui était adressée à Morel. Cette lettre, laquelle devait, par contre-coup, me causer de cruels chagrins, était écrite par l’actrice Léa, célèbre pour le goût exclusif qu’elle avait pour les femmes. Or sa lettre à Morel (que M. de Charlus ne soupçonnait même pas la connaître) était écrite sur le ton le plus passionné. Sa grossièreté empêche qu’elle soit reproduite ici, mais on peut mentionner que Léa ne lui parlait qu’au féminin en lui disant : « grande sale, va ! », « ma belle chérie, toi tu en es au moins, etc. ». Et dans cette lettre il était question de plusieurs autres femmes qui ne semblaient pas être moins amies de Morel que de Léa. D’autre part, la moquerie de Morel à l’égard de M. de Charlus, et de Léa à l’égard d’un officier qui l’entretenait et dont elle disait : « Il me supplie dans ses lettres d’être sage ! Tu parles ! mon petit chat blanc », ne révélait pas à M. de Charlus une réalité moins insoupçonnée de lui que n’étaient les rapports si particuliers de Morel avec Léa. Le baron était surtout troublé par ces mots « en être ». Après l’avoir d’abord ignoré, il