Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/40

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noms que vous me proposez. Et vous me remercierez, car, si je suis expert en fait de mariages, je ne le suis pas moins en matière de fêtes. Je sais les personnalités ascendantes qui soulèvent une réunion, lui donnent de l’essor, de la hauteur ; et je sais aussi le nom qui rejette à terre, qui fait tomber à plat. » Ces exclusions de M. de Charlus n’étaient pas toujours fondées sur des ressentiments de toqué ou des raffinements d’artiste, mais sur des habiletés d’acteur. Quand il tenait sur quelqu’un, sur quelque chose, un couplet tout à fait réussi, il désirait le faire entendre au plus grand nombre de personnes possible, mais en ayant soin de ne pas admettre, dans la seconde fournée, des invités de la première qui eussent pu constater que le morceau n’avait pas changé. Il refaisait sa salle à nouveau, justement parce qu’il ne renouvelait pas son affiche, et quand il tenait, dans la conversation, un succès, il eût au besoin organisé des tournées et donné des représentations en province. Quoi qu’il en fût des motifs variés de ces exclusions, celles de M. de Charlus ne froissaient pas seulement Mme Verdurin, qui sentait atteinte son autorité de Patronne, elles lui causaient encore un grand tort mondain, et cela pour deux raisons. La première est que M. de Charlus, plus susceptible encore que Jupien, se brouillait, sans qu’on sût même pourquoi, avec les personnes le mieux faites pour être de ses amies. Naturellement, une des premières punitions qu’on pouvait leur infliger était de ne pas les laisser inviter à une fête qu’il donnait chez les Verdurin. Or ces parias étaient souvent des gens qui tiennent ce qu’on appelle « le haut du pavé », mais qui, pour M. de Charlus, avaient cessé de le tenir du jour qu’il avait été brouillé avec eux. Car son imagination, autant qu’à supposer des torts aux gens pour se brouiller avec eux, était ingénieuse à leur ôter toute importance dès qu’ils n’étaient plus ses amis. Si, par exemple,