Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/43

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des limites de l’autre, c’est mon droit. Mais cette petite grenouille bourgeoise voulant s’enfler pour égaler les deux grandes dames qui, en tous cas, laissent toujours paraître l’incomparable distinction de la race, c’est, comme on dit, faire rire les poules. La Molé ! Voilà un nom qu’il ne faut plus prononcer, ou bien je n’ai qu’à me retirer », ajouta-t-il avec un sourire, sur le ton d’un médecin qui, voulant le bien de son malade malgré ce malade lui-même, entend bien ne pas se laisser imposer la collaboration d’un homéopathe. D’autre part, certaines personnes, jugées négligeables par M. de Charlus, pouvaient en effet l’être pour lui et non pour Mme Verdurin. M. de Charlus, de haute naissance, pouvait se passer des gens les plus élégants dont l’assemblée eût fait du salon de Mme Verdurin un des premiers de Paris. Or celle-ci commençait à trouver qu’elle avait déjà bien des fois manqué le coche, sans compter l’énorme retard que l’erreur mondaine de l’affaire Dreyfus lui avait infligé, non sans lui rendre service pourtant. Je ne sais si j’ai dit combien la duchesse de Guermantes avait vu avec déplaisir des personnes de son monde qui, subordonnant tout à l’Affaire, excluaient des femmes élégantes et en recevaient qui ne l’étaient pas, pour cause de révisionnisme ou d’antirévisionnisme, puis avait été critiquée à son tour, par ces mêmes dames, comme tiède, mal pensante et subordonnant aux étiquettes mondaines les intérêts de la Patrie ; pourrais-je le demander au lecteur comme à un ami à qui on ne se rappelle plus, après tant d’entretiens, si on a pensé ou trouvé l’occasion de le mettre au courant d’une certaine chose ? Que je l’aie fait ou non, l’attitude, à ce moment-là, de la duchesse de Guermantes peut facilement être imaginée, et même, si on se reporte ensuite à une période ultérieure, sembler, du point de vue mondain, parfaitement juste. M. de Cambremer considérait l’affaire Dreyfus comme une