Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/50

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aussi que c’était joliment commode ; car l’insensibilité ou l’immoralité avouée simplifie autant la vie que la morale facile ; elle fait des actions blâmables, et pour lesquelles on n’a plus alors besoin de chercher d’excuses, un devoir de sincérité. Et les fidèles écoutaient les paroles de Mme Verdurin avec le mélange d’admiration et de malaise que certaines pièces cruellement réalistes et d’une observation pénible causaient parfois ; et tout en s’émerveillant de voir leur chère Patronne donner une forme nouvelle de sa droiture et de son indépendance, plus d’un, tout en se disant qu’après tout ce ne serait pas la même chose, pensait à sa propre mort et se demandait si, le jour qu’elle surviendrait, on pleurerait ou on donnerait une fête quai Conti. « Je suis bien content que la soirée n’ait pas été décommandée, à cause de mes invités », dit M. de Charlus, qui ne se rendait pas compte qu’en s’exprimant ainsi il froissait Mme Verdurin. Cependant j’étais frappé, comme chaque personne qui approcha ce soir-là Mme Verdurin, par une odeur assez peu agréable de rhino-goménol. Voici à quoi cela tenait. On sait que Mme Verdurin n’exprimait jamais ses émotions artistiques d’une façon morale, mais physique, pour qu’elles semblassent plus inévitables et plus profondes. Or, si on lui parlait de la musique de Vinteuil, sa préférée, elle restait indifférente, comme si elle n’en attendait aucune émotion. Mais après quelques minutes de regard immobile, presque distrait, sur un ton précis, pratique, presque peu poli (comme si elle vous avait dit : « Cela me serait égal que vous fumiez mais c’est à cause du tapis, il est très beau — ce qui me serait encore égal — mais il est très inflammable, j’ai très peur du feu et je ne voudrais pas vous faire flamber tous, pour un bout de cigarette mal éteinte que vous auriez laissé tomber par terre »), elle vous répondait : « Je n’ai rien contre Vinteuil ; à mon sens,