Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/51

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


c’est le plus grand musicien du siècle, seulement je ne peux pas écouter ces machines-là sans cesser de pleurer un instant (elle ne disait nullement « pleurer » d’un air pathétique, elle aurait dit d’un air aussi naturel « dormir » ; certaines méchantes langues prétendaient même que ce dernier verbe eût été plus vrai, personne ne pouvant, du reste, décider, car elle écoutait cette musique-là la tête dans ses mains, et certains bruits ronfleurs pouvaient, après tout, être des sanglots). Pleurer ça ne me fait pas mal, tant qu’on voudra, seulement ça me fiche, après, des rhumes à tout casser. Cela me congestionne la muqueuse, et quarante-huit heures après, j’ai l’air d’une vieille poivrote et, pour que mes cordes vocales fonctionnent, il me faut faire des journées d’inhalation. Enfin un élève de Cottard, un être délicieux, m’a soignée pour ça. Il professe un axiome assez original : « Mieux vaut prévenir que guérir. » Et il me graisse le nez avant que la musique commence. C’est radical. Je peux pleurer comme je ne sais pas combien de mères qui auraient perdu leurs enfants, pas le moindre rhume. Quelquefois un peu de conjonctivite, mais c’est tout. L’efficacité est absolue. Sans cela je n’aurais pu continuer à écouter du Vinteuil. Je ne faisais plus que tomber d’une bronchite dans une autre. » Je ne pus plus me retenir de parler de Mlle Vinteuil. « Est-ce que la fille de l’auteur n’est pas là, demandai-je à Mme Verdurin, ainsi qu’une de ses amies ? — Non, je viens justement de recevoir une dépêche, me dit évasivement Mme Verdurin ; elles ont été obligées de rester à la campagne. » J’eus un instant l’espérance qu’il n’avait peut-être jamais été question qu’elles la quittassent, et que Mme Verdurin n’avait annoncé ces représentants de l’auteur que pour impressionner favorablement les interprètes et le public. « Comment, alors, elles ne sont même pas venues à la répétition de tantôt ? »