Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/79

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Au reste, le contraste apparent, cette union profonde entre le génie (le talent aussi et même la vertu) et la gaine de vices où, comme il était arrivé pour Vinteuil, il est si fréquemment contenu, conservé, étaient lisibles, comme en une vulgaire allégorie, dans la réunion même des invités au milieu desquels je me retrouvai quand la musique fut finie. Cette réunion, bien que limitée cette fois au salon de Mme Verdurin, ressemblait à beaucoup d’autres, dont le gros public ignore les ingrédients qui y entrent, et que les journalistes philosophes, s’ils sont un peu informés, appellent parisiennes, ou panamistes, ou dreyfusardes, sans se douter qu’elles peuvent se voir aussi bien à Pétersbourg, à Berlin, à Madrid et dans tous les temps ; si, en effet, le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, homme véritablement artiste, bien élevé et snob, quelques duchesses et trois ambassadeurs avec leurs femmes étaient ce soir chez Mme Verdurin, le motif proche, immédiat, de cette présence résidait dans les relations qui existaient entre M. de Charlus et Morel, relations qui faisaient désirer au baron de donner le plus de retentissement possible aux succès artistiques de sa jeune idole, et d’obtenir pour lui la croix de la Légion d’honneur ; la cause plus lointaine qui avait rendu cette réunion possible était qu’une jeune fille entretenant avec Mlle Vinteuil des relations parallèles à celles de Charlie et du baron avait mis au jour toute une série d’œuvres géniales et qui avaient été une telle révélation qu’une souscription n’allait pas tarder à être ouverte, sous le patronage du Ministre de l’Instruction publique, en vue de faire élever une statue à Vinteuil. D’ailleurs, à ces œuvres, tout autant que les relations de Mlle Vinteuil avec son amie, avaient été utiles celles du baron avec Charlie, sorte de chemin de traverse, de raccourci, grâce auquel le monde allait rejoindre ces œuvres sans le détour,