Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/83

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la carte d’invitation : « Thé dansant. » Je passais pour fort adroit quand j’étais jeune, mais je doute que j’eusse pu, sans manquer à la décence, prendre mon thé en dansant. Or je n’ai jamais aimé manger ni boire d’une façon malpropre. Vous me direz qu’aujourd’hui je n’ai plus à danser. Mais, même assis confortablement à boire du thé — de la qualité duquel, d’ailleurs, je me méfie puisqu’il s’intitule dansant — je craindrais que des invités plus jeunes que moi, et moins adroits peut-être que je n’étais à leur âge, renversassent sur mon habit leur tasse, ce qui interromprait pour moi le plaisir de vider la mienne. » Et M. de Charlus ne se contentait même pas d’omettre dans la conversation Mme Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu’il semblait avoir plaisir à développer et varier, pour le cruel plaisir, qui avait toujours été le sien, de faire rester indéfiniment sur leurs jambes à « faire la queue » les amis qui attendaient avec une épuisante patience que leur tour fût venu ; il faisait même des critiques sur toute la partie de la soirée dont Mme Verdurin était responsable : « Mais, à propos de tasse, qu’est-ce que c’est que ces étranges demi-bols, pareils à ceux où, quand j’étais jeune homme, on faisait venir des sorbets de chez Poiré Blanche ? Quelqu’un m’a dit tout à l’heure que c’était pour du « café glacé ». Mais en fait de café glacé, je n’ai vu ni café ni glace. Quelles curieuses petites choses à destination mal définie ! » Pour dire cela, M. de Charlus avait placé verticalement sur sa bouche ses mains gantées de blanc et arrondi prudemment son regard désignateur, comme s’il craignait d’être entendu et même vu des maîtres de maison. Mais ce n’était qu’une feinte, car dans quelques instants il allait dire les mêmes critiques à la Patronne elle-même, et un peu plus tard lui enjoindre insolemment. « Et surtout plus de tasses à café glacé ! Donnez-les à celle de vos