Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/85

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


le toupet ou la bêtise d’appeler « l’élite »), altère aussitôt le regard — et l’écriture — plus profondément que ne ferait la suggestion d’un hypnotiseur. Avant même d’avoir pensé à ce que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avec raison, car si même tout le monde, à cause de M. de Charlus, avait eu la convenance de se taire pendant la musique, personne, en revanche, n’aurait eu l’idée de l’écouter), Mme de Mortemart, ayant décidé que Mme de Valcourt ne serait pas des « élues », avait pris, par ce fait même, l’air de conjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des femmes du monde qui pourraient le plus aisément se moquer du qu’en-dira-t-on. « N’y aurait-il pas moyen que je donne une soirée pour faire entendre votre ami ? » dit à voix basse Mme de Mortemart, qui, tout en s’adressant uniquement à M. de Charlus, ne put s’empêcher, comme fascinée, de jeter un regard sur Mme de Valcourt (l’exclue) afin de s’assurer que celle-ci était à une distance suffisante pour ne pas entendre. « Non, elle ne peut pas distinguer ce que je dis », conclut mentalement Mme de Mortemart, rassurée par son propre regard, lequel avait eu, en revanche, sur Mme de Valcourt, un effet tout différent de celui qu’il avait pour but : « Tiens, se dit Mme de Valcourt en voyant ce regard, Marie-Thérèse arrange avec Palamède quelque chose dont je ne dois pas faire partie. » « Vous voulez dire mon protégé », rectifiait M. de Charlus, qui n’avait pas plus de pitié pour le savoir grammatical que pour les dons musicaux de sa cousine. Puis, sans tenir aucun compte des muettes prières de celle-ci, qui s’excusait elle-même en souriant : « Mais si..., dit-il d’une voix forte et capable d’être entendue de tout le salon, bien qu’il y ait toujours danger à ce genre d’exportation d’une personnalité fascinante dans un cadre qui lui fait forcément subir une déperdition de son pouvoir transcendantal et qui resterait en tous