Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/90

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qu’elles n’avaient cru à ce qu’elles connaissaient déjà, elles en faisaient honneur à M. de Charlus en disant : « Comme Palamède sait bien arranger les choses ! il monterait une féerie dans une remise ou dans un cabinet de toilette que ça n’en serait pas moins ravissant. » Les plus nobles étaient celles qui félicitaient avec le plus de ferveur M. de Charlus de la réussite d’une soirée dont certaines n’ignoraient pas le ressort secret, sans en être embarrassées d’ailleurs, cette société — par souvenir peut-être de certaines époques de l’histoire où leur famille était déjà arrivée à un degré identique d’impudeur pleinement consciente — poussant le mépris des scrupules presque aussi loin que le respect de l’étiquette. Plusieurs d’entre elles engagèrent sur place Charlie pour des soirs où il viendrait jouer le septuor de Vinteuil, mais aucune n’eut même l’idée d’y convier Mme Verdurin. Celle-ci était au comble de la rage quand M. de Charlus qui, porté sur un nuage, ne pouvait s’en apercevoir, voulut, par décence, inviter la Patronne à partager sa joie. Et ce fut peut-être plutôt en se livrant à son goût de littérature qu’à un débordement d’orgueil que ce doctrinaire des fêtes artistes dit à Mme Verdurin : « Hé bien, êtes-vous contente ? Je pense qu’on le serait à moins ; vous voyez que, quand je me mêle de donner une fête, cela n’est pas réussi à moitié. Je ne sais pas si vos notions héraldiques vous permettent de mesurer exactement l’importance de la manifestation, le poids que j’ai soulevé, le volume d’air que j’ai déplacé pour vous. Vous avez eu la reine de Naples, le frère du roi de Bavière, les trois plus anciens pairs. Si Vinteuil est Mahomet, nous pouvons dire que nous avons déplacé pour lui les moins amovibles des montagnes. Pensez que, pour assister à votre fête, la reine de Naples est venue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle