Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/95

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


souvenir d’elle, ses yeux mêmes nous disent : ne m’oubliez pas, puisque ce sont deux myosotis (et je pensais à part moi combien il fallait que l’esprit des Guermantes — la décision d’aller ici et pas là — fût fort pour l’avoir emporté chez la duchesse sur la crainte de Palamède). Devant une réussite aussi complète, on est tenté, comme Bernardin de Saint-Pierre, de voir partout la main de la Providence. La duchesse de Duras était enchantée. Elle m’a même chargé de vous le dire », ajouta M. de Charlus en appuyant sur les mots, comme si Mme Verdurin devait considérer cela comme un honneur suffisant. Suffisant et même à peine croyable, car il trouva nécessaire, pour être cru, de dire : « Parfaitement », emporté par la démence de ceux que Jupiter veut perdre. « Elle a engagé Morel chez elle où on redonnera le même programme, et je pense même à demander une invitation pour M. Verdurin. » Cette politesse au mari seul était, sans que M. de Charlus en eût même l’idée, le plus sanglant outrage pour l’épouse, laquelle se croyant, à l’égard de l’exécutant, en vertu d’une sorte de décret de Moscou en vigueur dans le petit clan, le droit de lui interdire de jouer au dehors sans son autorisation expresse, était bien résolue à interdire sa participation à la soirée de Mme de Duras.

Rien qu’en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritait Mme Verdurin, qui n’aimait pas qu’on fît bande à part dans leur petit clan. Que de fois, et déjà à la Raspelière, entendant le baron parler sans cesse à Charlie au lieu de se contenter de tenir sa partie dans l’ensemble concertant du clan, s’était-elle écriée, en montrant le baron : « Quelle tapette il a ! Quelle tapette ! Ah ! pour une tapette, c’est une fameuse tapette ! » Mais cette fois c’était bien pis. Enivré de ses paroles, M. de Charlus ne comprenait pas qu’en raccourcissant le rôle de Mme Verdurin