Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome I, Librairie Universelle, 1905.djvu/93

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aux hommes que porte la terre libre de tous ces labyrinthes mystérieux. Aux époques d’autrefois, la race humaine, représentée par ses variétés diverses, se développait d’autant plus amplement que le sol était plus ouvert et plus tempéré, à la fois moins stérile et moins couvert de végétation touffue, moins obstrué de rochers ou de marais boueux, mieux pourvu d’eaux claires et ruisselantes. Une moyenne générale d’altitude, de fécondité, de climat présente les conditions les plus favorables pour le maintien et la prospérité de l’humanité première. Mais ces conditions de confort sont-elles précisément celles qui conviennent le plus à l’homme pour l’aider dans l’affinement de son génie, dans la voie de la découverte et du progrès intellectuel ? Non certes, il faut une part d’obstacles pour solliciter un effort incessant ; si les difficultés sont trop grandes, l’espèce succombe, mais elle périt aussi là où l’accommodation au milieu s’accomplit trop facilement. La lutte est nécessaire, mais une lutte qui se mesure aux forces de l’homme et dont celui-ci puisse sortir triomphant.


En comparaison des montagnes aux vallons fermés, les steppes, les prairies sans fin, avec leurs faibles renflements du sol, leurs ravins sans profondeur, leurs rivières peu abondantes, leurs lagunes plates, sont par excellence le pays du libre parcours et de l’horizon illimité ; elles s’étendent au loin comme la mer, et comme sur la mer on peut s’y convaincre de la rondeur de la planète par la forme des objets qui se profilent au loin sur le ciel.

Nulle part on n’a plus la joie de l’espace que dans ces plaines sans bornes décrites avec tant de douceur et de tendresse par les Gogol et les Tourgeniev, chantées avec tant d’enthousiasme par les Petöfi. La terre, uniforme, grise, sans objet saillant qui arrête le regard, laisse l’imagination vaguer librement, et, dans ce monde illimité qui ne retient en aucun endroit la course de la pensée, on pourrait se croire un fils de l’air comme l’antilope ou comme l’oiseau. D’ailleurs le vent est toujours le grand monarque de ces régions basses : il y souffle comme sur la mer, emportant le sable, arrachant jusqu’au gazon. En maints endroits, le Mongol de la steppe s’empresse d’abattre sa tente de feutre dès que la tempête s’annonce : il sait d’avance qu’elle serait bientôt tordue et déchirée par les tourbillons de la rafale [1].

  1. James Gilmour, More about the Mongols, p. 187.