Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 85.djvu/216

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ils oscillent, ils ont peur, ils sont faibles et prouvent une fois de plus qu’il n’y a rien de commun entre le courage et la violence.

La peine de mort, si fréquente jadis, n’est plus appliquée aujourd’hui que dans des cas pour ainsi dire exceptionnels ; il faut que le crime soit particulièrement horrible pour que le jury se résigne à prononcer le verdict fatal et pour que le chef de l’état n’use pas de son droit de grâce. La loi du 28 avril 1832 qui concède aux jurés la faculté de déclarer qu’il y a des circonstances atténuantes, le sentiment personnel des souverains qui depuis 1830 se sont assis sur le trône de France, rendent cette terrible expiation de plus en plus rare. Du reste les excellentes statistiques du ministère de la justice, qui, pour le dire en passant, sont des modèles de méthode et de clarté, fournissent à cet égard des renseignemens du plus haut intérêt. De 1803 à 1825, 6,651 condamnations à mort ont été prononcées ; les deux périodes quinquennales les plus chargées sont 1803-1807, 2,094 condamnations ; 1816-1820 (époque de réaction royaliste), 1,986. Sur ce nombre de condamnés, combien ont vu commuer leur peine ? C’est ce qu’il est impossible de savoir, car nul document n’en témoigne. A partir de 1826, on marche avec certitude. De 1826 à 1830, 554 condamnations, dont 360 suivent leur cours. La révolution de juillet éclate, les circonstances atténuantes permettent d’abaisser la peine d’un ou de deux degrés, immédiatement les chiffres décroissent d’une façon sensible : de 1831 à 1835, 327 condamnations qui n’entraînent que 154 exécutions ; de 1836 à 1840, 197 condamnations, 147 exécutions ; de 1841 à 1845, 240 condamnations, 178 exécutions ; de 1846 à 1850, 245 condamnations, 85 exécutions ; de 1851 à 1856, 282 condamnations, 138 exécutions ; de 1856 à 1860, 217 condamnations, 120 exécutions ; de 1861 à 1865, 108 condamnations, 63 exécutions ; de 1866 au 1er janvier 1869, 56 condamnations, 31 exécutions. Ainsi dans les huit dernières années 134 condamnations n’ont été suivies que de 94 exécutions, ce qui ne donne pas 12 par an sur une population évaluée à 38 millions d’habitans. Depuis 1830 jusqu’à nos jours, la cour d’assises de la Seine a prononcé 106 condamnations capitales, dont 49 ont été commuées. Dans une période de quarante ans, l’échafaud n’a donc été dressé que cinquante-sept fois sur nos places publiques. Si l’on pouvait citer en regard de ces chiffres le nombre des malheureux exécutés au siècle dernier, je ne parle et ne veux parler que de justice criminelle, on serait étonné de voir combien la législation, pénétrée par le progrès des mœurs, s’est modifiée et adoucie.

Aujourd’hui on cache les bois de justice, on ne les monte que pendant la nuit, on ne les laisse debout que le temps strictement indispensable ; il y a cent ans, le gibet, scellé dans la pierre, tendait son bras sinistre dans nos rues, et semblait toujours attendre le patient.