Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 88.djvu/307

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qui enveloppait alors Calcutta. Ni l’emportement ni l’enthousiasme n’avaient de prise sur lui, et peut-être l’Angleterre doit-elle à cette nature froide, réfléchie, impassible, d’avoir conservé le sceptre de cet immense empire.

Lorsque l’insurrection [1] eut été vaincue par la prise de Lucknow, qu’il ne lui restait que quelques débris traqués dans les gorges de l’Himalaya, lord Canning crut devoir adresser aux habitans de l’Oude, où la révolte s’était concentrée, une proclamation qui restera célèbre. Il leur annonça, et principalement aux taloukdars ou grands propriétaires du pays, que le sol tout entier du royaume était confisqué au profit du gouvernement britannique à l’exception des immeubles appartenant à quelques seigneurs qui étaient restés fidèles à la couronne d’Angleterre, et dont il donnait les noms ; quant au reste, il en disposerait comme il le jugerait convenable. Lord Canning promit cependant de traiter avec indulgence les taloukdars qui s’empresseraient de faire leur soumission, à moins qu’ils n’eussent les mains souillées de sang anglais. La cour des directeurs, qui existait encore, s’empressa d’écrire à lord Canning pour lui faire de très judicieuses observations sur ce décret sans précédent dans l’histoire. Elle lui fit entendre que cette mesure, dont la justice était fort contestable, pourrait avoir un effet tout opposé à celui qu’il en attendait, et provoquer de vives et regrettables résistances, qu’il aurait fallu au contraire faire preuve dans cette occasion de beaucoup d’indulgence et d’une noble mansuétude. La cour termina sa dépêche en lui demandant de mitiger dans la pratique ce qu’il y avait de trop sévère dans ce décret, car elle désirait que la domination britannique eût pour piédestal « l’obéissance volontaire d’un peuple heureux. » Cette dépêche, une des dernières que la cour des directeurs ait adressées au gouverneur-général, lui fait grand honneur. Dans le public et dans les chambres, la proclamation de lord Canning excita la plus vive indignation. La presse en fit ressortir toute l’iniquité, et demanda s’il était permis à une autorité anglaise de se livrer à des actes qui sentaient l’absolutisme oriental le plus étendu, et réclama impérieusement le transfert de cet empire à la couronne. La législature, justement saisie de cette importante question, s’exprima par l’organe de ses orateurs en termes fort vifs. Au reste, il ne paraît point que lord Canning ait eu l’idée d’exécuter à la lettre les menaces de sa proclamation. Le mois de juin n’était pas écoulé que les taloukdars, après avoir fait leur soumission, étaient tous rentrés en possession

  1. Voyez sur la guerre des Indes les récits de M. Forgues dans la Revue des 15 juin, 1er juillet, 1er et 15 septembre 1859, 1er mai 1859,15 avril et 1er mai 1860.