Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 88.djvu/902

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


situation très complet de la traite africaine, et je trouverais inutile de le commenter, si je n’avais à joindre à ce bon travail de cabinet les souvenirs et les impressions personnelles que j’ai pu rapporter du Levant, où j’ai vu par moi-même les effets de la traite orientale. Je ne veux étudier ici qu’un épisode de cette honteuse histoire, celui de la traite turco-égyptienne depuis une dizaine d’années.


I

C’est en Égypte que le mal est le plus général et le plus enraciné. Quand Bonaparte s’empara de l’Égypte en 1799, il trouva le commerce des esclaves dans l’état le plus florissant. Avec le dédain pour l’idéologie qu’on lui connaît, il se garda fort de songer à le réprimer ; au contraire il s’occupa de le développer dans l’intérêt de sa conquête. Il ne faut donc pas s’étonner si Méhémet-Ali, homme de génie, mais musulman, enchérit encore sur les tendances utilitaires du vainqueur des Pyramides. J’ai rapidement esquissé ici même [1] les diverses phases historiques de la traite contemporaine en Égypte et montré le commerce des noirs monopolisé à l’origine par le vice-roi, puis devenant libre et prenant, grâce à l’avidité d’une vingtaine de traitans européens établis dans la capitale de la Nubie, à Khartoum, une activité qu’il n’avait jamais elle entre les mains routinières des indigènes. Ceux-ci, pour lutter contre la concurrence européenne, qui disposait de moyens nouveaux et d’armes perfectionnées, durent multiplier leurs coups de main. Vint la guerre d’Orient, et la suppression officielle de la traite fut imposée à la Turquie et à l’Égypte par les puissances protectrices. Le vice-roi d’alors, Saïd-Pacha, était de bonne foi en signant cette convention, et ceux qui l’ont connu savent assez que ce n’étaient pas les scrupules religieux qui pouvaient le faire hésiter à détruire une institution qui est une base nécessaire de l’islamisme ; mais il était indolent, indécis, mal servi par des agens fanatiques et vénaux, et tout continua de marcher comme s’il n’y avait pas eu de fîrmans abolissant la traite. Le mal atteignit des proportions effrayantes, et fit ouvrir les yeux à tous ceux qui n’étaient pas volontairement aveugles. Les consuls généraux d’Alexandrie, harcelés de plaintes et de rapports provenant de leurs subordonnés et de leurs nationaux les plus honnêtes, prirent d’un commun accord des mesures énergiques contre la traite des noirs, qui se faisait sous pavillons européens tout le long du Nil ; ils pressèrent le nouveau vice-roi d’en faire autant pour ce qui regardait ses sujets. Le

  1. Voyez la Revue des 15 février et 1er avril 1862.