Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 88.djvu/92

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conservateurs n’avaient point de politique irlandaise. Seulement ils criaient que les vues générales et abstraites proposées par M. Gladstone n’étaient pas non plus une politique, et que la confiance qu’il affectait tomberait au moment de l’application. Ils se trompaient. On n’a pas tardé à reconnaître que M. Gladstone savait au moins où il voulait aller, on le sait mieux encore à cette heure. Les idées auxquelles il s’est arrêté ne lui appartiennent pas en propre ; on lui fait plus d’honneur que de tort en disant qu’il a pris son point d’appui dans les idées de l’homme qui avait le plus réfléchi peut-être sur la question, M. Bright ; mais savoir choisir et s’approprier, pour l’homme d’état, n’est-ce pas la même chose qu’inventer ?

Les réformes introduites, qui doivent dans un laps de temps très court modifier de fond en comble la situation de l’église et le régime territorial en Irlande, sont exposées, avec l’admirable lucidité que M. Gladstone répand sur les questions les plus ardues, dans ses discours du 1er mars 1869 et du 15 février 1870. Il serait impossible et d’ailleurs superflu de les analyser ici en détail ; je n’essaierai même pas de les esquisser à grands traits. Ces réformes tiennent à une situation, à des traditions, à une législation, à tout l’ensemble d’une société, qui n’ont point d’analogue ailleurs. Rien que pour faire saisir le sens de ces questions purement anglaises, il faudrait entrer dans des explications infinies. La seule chose qui importe est de dégager les principes généraux dont les promoteurs de ces réformes se sont inspirés. Ces principes ne se montrent pas à découvert, ils se dissimulent, selon la méthode anglaise, sous des raisons d’opportunité, d’utilité, de nécessité politique. Regardez-y de près cependant, et vous reconnaissez dans les idées d’où ces réformes procèdent celles qui mettent les partis aux prises dans la plupart des pays de l’Europe et tiennent la civilisation en suspens.

Lorsque M. Gladstone s’est décidé à proposer non plus de toucher légèrement, comme il en avait été tant de fois question jusqu’alors, mais de mettre un terme aux prérogatives séculaires de l’église d’Irlande comme établissement politique et comme détentrice d’une partie de la richesse du pays, il n’ignorait pas quel soulèvement de préjugés il allait avoir à braver. Ceux-ci voyaient dans cette entreprise une mortelle atteinte à la religion, comme s’il ne s’agissait pas tout au contraire de rétablir les principes de justice qui devraient être la base de toute religion ; ceux-là y voyaient une immolation du protestantisme, comme si le protestantisme, loin d’avancer en Irlande, n’y avait pas rétrogradé sans cesse par l’effet même de ses privilèges. D’autres, et c’étaient les plus ardens, criaient à la violation de la propriété, et les récriminations ordinaires qui ont retenti tour à tour en France, en Italie, en Espagne, contre les grandes mesures de dépossession ecclésiastique, se faisaient