Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 80.djvu/779

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Louis XV n’admit pas cette interprétation de ses engagemens. Dans l’état encore chancelant de sa santé, il ne se soucia ni de conduire lui-même une expédition en Allemagne, ni d’en confier la direction à aucun de ses lieutenans. L’entreprise, qui avait mal réussi dans les campagnes précédentes, lui sembla trop périlleuse pour être tentée de nouveau. Il se borna à opérer à son tour une diversion qu’il jugeait devoir être utile à Frédéric, en attaquant Marie-Thérèse dans les provinces que la maison d’Autriche possédait alors à la porte de la France, sur la rive droite du haut Rhin, et dont la ville forte de Fribourg en Brisgau était le chef-lieu. Frédéric trouva cette compensation très insuffisante et ne dissimula pas son mécontentement. De là un refroidissement entre les deux cours alliées dont il nous reste à faire voir les suites.


I

Ce fut seulement dans les derniers jours de septembre 1744 que Louis XV, dont la convalescence exigeait encore de grands ménagemens, quitta Metz et se mit lentement en route pour rejoindre son armée, qui campait déjà devant Fribourg en Brisgau. Il passa quelques jours à Lunéville, chez son beau-père le roi Stanislas, puis traversa l’Alsace, savourant avec délices la jouissance d’être accueilli partout par l’enthousiasme des populations. Le 5 octobre, il fit son entrée à Strasbourg, où une réception magnifique lui était préparée. Il y avait soixante-trois ans presque jour pour jour (le 24 octobre 1681) que Louis XIV était venu prendre possession de la vieille cité impériale, tout récemment réunie à sa couronne, et depuis lors aucune personne royale n’y avait reparu. On se piqua de reproduire exactement le cérémonial observé pour faire honneur au roi conquérant, et les acclamations unanimes attestèrent avec quelle rapidité, malgré les murmures des jurisconsultes et des chancelleries d’outre-Rhin, le patriotisme français s’était implanté pendant ce demi-siècle dans le cœur de nos nouveaux concitoyens.

Sur un seul point cependant, un dernier regret parut être donné aux anciennes franchises républicaines. Le premier magistrat de Strasbourg demanda à n’être point astreint, en présentant son adresse de félicitation, à s’agenouiller devant le souverain. Louis XV s’informa si son aïeul avait exigé cet hommage, et, sur la réponse affirmative, il ne consentit point à déroger à l’étiquette. Rien ne fut épargné, d’ailleurs, pour lui montrer qu’il était là, comme ailleurs, un maître absolu et chéri. Parmi les divertissemens de la journée, il y eut une grande pêche faite sous les yeux du roi lui-même, et préparée de manière qu’à chaque coup de filet les plus beaux poissons du Rhin étaient déposés à ses pieds comme pour lui