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creuser un canal pour détourner et partager les eaux. Puis le chemin couvert fut très malaisé à établir, dans un sol détrempé qui s’éboulait à tout instant sur le dos des travailleurs. Ces difficultés naturelles étaient habilement exploitées par le commandant de la citadelle, un officier hongrois choisi par Marie-Thérèse elle-même et qui se battait, dit le chroniqueur Barbier, comme un diable. A plusieurs reprises, on tenta d’ouvrir la brèche sans y réussir. Deux officiers supérieurs, destinés à devenir très diversement célèbres, le prince de Soubise et le comte de Lowendal, Danois engagé au service de France et ami personnel du maréchal de Saxe, y furent blessés grièvement. Bref, à la fin d’octobre, au bout de cinq semaines de travail, rien n’était encore terminé, les maladies se multipliaient dans les rangs, et on comptait déjà plus de cinq mille morts. L’inquiétude devenait assez grande, car on craignait également et le danger que pourrait courir le roi dans ce foyer d’infection et le découragement qui se mettrait dans l’armée s’il se retirait [1].

Ces lenteurs, auxquelles on ne s’attendait pas, causaient aussi une vive impatience chez tous les alliés de la France, qui s’irritaient de lui voir perdre son temps et concentrer toutes ses forces sur un point dont l’importance, pas plus au point de vue de la stratégie que de la politique, ne semblait mériter un pareil effort. Pour Frédéric, en particulier, c’était une cause de mécontentement qui redoublait celui que lui avait déjà causé le passage du Rhin, trop facilement opéré par le prince Charles de Lorraine, sous les yeux ou, comme il disait, à la barbe du maréchal de Noailles.

A la vérité, on aurait pu croire que le succès de ses premières opérations militaires en Bohême devait le consoler de ce mécompte, car la fortune avait répondu à son appel plus rapidement encore qu’il n’osait l’espérer. La ville de Prague, surprise d’une attaque imprévue, avait capitulé au bout de six jours, et une garnison de douze mille hommes qui y était renfermée se voyait emmenée en Silésie tout entière comme prisonnière de guerre, tandis que les Prussiens n’avaient à pleurer que quarante morts, parmi lesquels, il est vrai, il fallait compter un frère du roi, le prince Guillaume. Quand on se rappelait toutes les péripéties dont cette cité avait été le théâtre deux années auparavant, pendant la longue résistance de Belle-Isle et des Français, il n’y avait assurément pas de quoi se plaindre. Aussi Frédéric, plus ravi de son succès que touché de sa perte, en

  1. Souvenirs de Valfons, p. 115-116. — Mémoires du duc de Luynes, t. Vi. — Journal de Barbier, novembre 1744. — Chambrier à Frédéric, 30 octobre, 2 novembre 1744. (Ministère des affaires étrangères.)