Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 80.djvu/806

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prussienne, qui, toujours renfermée dans ses retranchemens, ne se douta que trop tard de ce qui se passait à côté d’elle. Puis de faux avis vinrent persuader à Frédéric que l’attaque dirigée contre lui viendrait le chercher dans son camp pour le déloger des places qu’il avait conquises. Pendant qu’il se préparait à les défendre, il apprit, au contraire, que les Autrichiens, massés sur sa droite à Pisek, s’apprêtaient à passer encore inaperçus derrière lui pour s’établir en force sur la rivière de la Sasawa, dont le libre passage lui était nécessaire afin de communiquer avec Prague. Il lui fallut alors rétrograder en toute hâte pour venir se placer lui-même de l’autre côté de ce petit cours d’eau, et c’est à peine s’il eut le temps de mener à bien ce rapide mouvement de retraite pendant lequel son arrière-garde ne cessa pas d’être harcelée par la cavalerie hongroise. Ce corps, que Marie-Thérèse appelait sa création propre et personnelle, était animé à la poursuite avec une ardeur inimaginable ; plusieurs de ces braves gens arrivés sur le bord de la rivière, plutôt que de laisser échapper leur proie, se précipitèrent dans l’eau au risque de leur vie, et en périssant ils s’écriaient encore : « Vive Marie-Thérèse [1] ! » A mesure, d’ailleurs, que les Prussiens reculaient, les Autrichiens occupaient les postes abandonnés. Ils firent main basse ainsi sur les places fortes évacuées et où Frédéric s’accusa d’avoir, par une pitié imprudente, laissé quelques détachemens pour prendre soin des malades. Plusieurs milliers d’hommes furent faits prisonniers sans coup férir.

Ce n’était encore que demi-mal, car les armées mises en présence étaient de forces à peu près égales et une journée heureuse pouvait tout réparer ; mais à peine établie dans ses nouveaux quartiers, l’armée prussienne y fut saluée par un fait bien plus grave, celui-là aussi longtemps ignoré et retardé par la difficulté des communications.

Auguste III, terminant ses longues incertitudes, se déclarait enfin prêt à exécuter les engagemens qui le liaient à l’Autriche, et vingt mille Saxons, sous la conduite du duc de Weissenfels, s’avancaient à grandes marches, sans rencontrer d’obstacles, pour venir grossir les rangs de l’armée du prince Charles. Cette complication, que Frédéric avait toujours redoutée, mais qu’il ne désespérait pas de conjurer, le jeta dans une cruelle perplexité. Ce qui l’alarmait, ce n’était pas seulement l’accroissement de force matérielle qui était acquis au prince Charles (il avait gardé de la valeur des soldats et du mérite des généraux saxons une opinion trop médiocre pour s’inquiéter beaucoup

  1. Histoire de mon temps, loc. cit.— Robinson à Caiteret, 23 octobre 1744. (Correspondance de Vienne. Record Office). — D’Arneth, t. II. p. 629.