Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/67

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La tournure de cette dernière phrase était singulière, et Valori, qui, en transmettant la lettre, en prit certainement lecture, dut y voir la confirmation d’une idée bizarre qu’il n’hésite pas, dans sa correspondance, à prêter à Frédéric. Quand un acte d’un homme très en vue paraît étrange et ne s’explique pas de lui-même, au lieu de l’imputer tout simplement au hasard ou à l’imprévoyance, il ne manque jamais de profonds politiques pour y découvrir complaisamment un calcul machiavélique. Dans le cas présent, tout le monde s’était demandé pourquoi Belle-Isle s’était détourné de son chemin direct pour aller, comme à plaisir, se faire prendre en terre ennemie. Pour expliquer un acte d’imprudence qui paraissait si peu vraisemblable, plusieurs conjectures, qui l’étaient encore moins, furent mises en avant.

On s’était plu d’abord à supposer qu’en s’approchant du territoire de Hanovre, Belle-Isle avait eu le dessein de reconnaître sur quel point la frontière de ce petit état pourrait être le plus facilement accessible à l’attaque que préparait le maréchal de Maillebois, et des gens bien avisés prétendaient même qu’on avait reconnu, dans la suite si nombreuse du maréchal, des officiers et des ingénieurs déguisés prêts à lever des plans et à prendre des notes. Le lieu d’observation, en ce cas, aurait été singulièrement choisi, car de tous les chemins qu’une armée pouvait suivre, pour aborder le patrimoine chéri de George III, les défilés des montagnes du Hartz étaient assurément le moins commode. Aussi d’autres nouvellistes, plus ingénieux et doués surtout d’une bonne mémoire, en vinrent-ils à se rappeler que, quelque quarante années auparavant, un autre maréchal de France avait été fait prisonnier à la bataille d’Hochstedt, et conduit à Londres comme Belle-Isle allait l’être. Tallard avait profité de sa situation, qui n’inspirait pas d’ombrage, pour entrer en relation avec les principaux personnages de la cour et du parlement, et amener ainsi le revirement de partis qui, en éloignant Marlborough du pouvoir, prépara la paix d’Utrecht. Belle-Isle, instruit par cet exemple, n’avait-il pas conçu le dessein ou reçu l’ordre de le reproduire ? Ce prisonnier bénévole n’était-il pas un négociateur occulte, chargé d’instructions secrètes ? Ici encore la supposition ne supportait pas un instant d’examen. On oubliait tout simplement qu’avant d’être emmené captif en Angleterre, Tallard y avait résidé plusieurs années comme ambassadeur, et avait même rédigé, avec Guillaume, un projet de partage pour la succession espagnole. C’étaient donc des relations anciennes, faites de longue date, que Tallard avait mises à profit, genre d’avantages que Belle-Isle, qui n’avait jamais mis le pied sur le sol britannique, ne pouvait se flatter de trouver à son service. Il n’importe, l’idée fit