Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/68

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fortune par sa singularité même, et trouva rapidement son chemin dans les gazettes de Londres et de Hollande [1].

Frédéric fut-il, comme Valori le suppose, accessible à un soupçon si peu justifié par le caractère de Belle-Isle, qui lui était si bien connu ? On peut tout croire d’un esprit naturellement ombrageux et toujours prêt à supposer chez autrui les artifices dont lui-même se sentait capable. Il y a pourtant, à la froideur de son attitude, une explication plus naturelle. Attaqué en Silésie, il venait de faire appel à la garantie promise par l’Angleterre au traité de Breslau, et, par occasion, il avait laissé entendre que, si l’on pouvait remettre toutes choses sur le pied antérieur aux derniers événemens militaires, il était disposé à toutes les concessions pour le rétablissement de la paix. A la vérité, cette offre ne lui coûtait pas grand’chose, puisqu’il n’avait rien gagné à la guerre ; mais il s’offrait de plus à conseiller à son allié de France de renoncer à ses conquêtes des Pays-Bas. Une modification ministérielle, survenue récemment à Londres, dans un sens qu’on regardait généralement comme pacifique, lui donnait l’espérance de se faire écouter. Ce n’était pas le moment de chercher une nouvelle querelle à son oncle George, en paraissant contester ou menacer l’indépendance de son cher électorat [2].

La raison était bonne, et nul doute que, chez un souverain, l’intérêt politique ne doive l’emporter sur tous les souvenirs de reconnaissance et d’affection particulières. Belle-Isle, d’ailleurs, n’avait à s’en prendre qu’à lui-même de sa propre imprudence ; mais, s’il était permis de l’abandonner, il n’était ni généreux ni même décent de se joindre à ceux qui se raillaient de son infortune. C’est pourtant ce que fit Frédéric, et même, si l’on en croit une dépêche anglaise, avec un éclat vraiment cruel. Peu de jours après l’incident, il y eut à la cour, à l’occasion de la nouvelle année, un de ces divertissemens qu’on appelle encore en Allemagne des redoutes, et auxquels les plus grands personnages prennent part sons des déguisemens qui rendent difficile de les reconnaître. Frédéric, affublé d’un domino, vint se promener au milieu des danseurs ; et, apercevant un gentilhomme français, il l’arrêta au passage : « Me reconnaissez-vous monsieur, dit-il ? Je suis le bailli d’Elbingerode, celui qui a arrêté M. de Belle-Isle, » Puis, se tournant vers un officier de haute stature qui

  1. Vatori, loc. cit. Correspondance de Lanoue, ministère à Francfort, 21-24 janvier 1745. (Ministère des affaires étrangères.)
  2. Frédéric au roi d’Angleterre et à Andrié, ministre de Prusse à Londres, 20, 29 décembre 1744. Pol. Corr., t. III, p. 366 et suiv.