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il lui dit : « Allez trouver Chavigny et dites-lui, mais à lui seul, de se ressouvenir que j’ai mis toute ma confiance en lui et dans son cher roi, et que j’espère qu’il continuera à mon fils son attachement et ses conseils. »

Puis, il recommanda au prêtre qui lui donnait les derniers secours religieux de faire demander publiquement, du haut de la chaire, pardon pour lui, à ses peuples, des maux dont il n’avait pas su les défendre. Le 21 janvier au matin, il expira. Il n’avait pas achevé sa quarante-huitième année, et cette dignité impériale, objet depuis plus d’un siècle de l’ambition de sa race, il ne l’avait portée que trois ans, au travers des plus douloureuses épreuves [1].

Presque à la même heure, par une étrange et instructive coïncidence, celui qui avait posé sur son front cette couronne d’épines s’acheminait lentement, gardé à vue par des soldats, vers les côtes de la Baltique, où l’attendait un vaisseau de guerre sous pavillon britannique. Le voyage, bien que conduit cette fois avec convenance, grâce aux soins d’un seigneur anglais, lord Douglas, envoyé tout exprès pour y veiller, fut cependant encore long et pénible. On dut faire station toute une semaine dans la petite ville de Guttenberg, le maréchal souffrant d’un redoublement de sa goutte sciatique, dû aux mauvais traitemens qu’il avait subis, et qui l’empêchait de supporter le mouvement de la voiture. Arrivé à Neuhaus, petit port situé à l’embouchure de l’Elbe, un nouvel arrêt fut nécessaire : l’encombrement des glaces charriées par le fleuve rendit, pendant plusieurs jours, l’accès de la haute mer impossible. La traversée, qui eut lieu ensuite, ne dura pas moins de treize jours, par un temps détestable, et ne fut pas exempte de périls, car le bâtiment, avarié par le choc des glaçons, faisait eau de plusieurs côtés. Enfin on ne put entrer dans la Tamise ni atteindre le port de Greenwich, où le vaisseau de guerre était attendu : une embarcation fut mise à flot et alla prendre terre sur les côtes du comté d’Essex, dans le petit port d’Harwick. Les habitans, surpris de cette visite et ne sachant pas bien à qui ils avaient affaire, rendirent, par une courtoisie qui pouvait paraître dérisoire, les honneurs militaires au prisonnier. Mais, averti de l’arrivée des voyageurs, le ministère anglais envoya sur-le-champ une escorte de cavalerie pour les conduire à

  1. Charles VII au roi, 17 janvier 1745. — Chavigny à d’Argenson, 20 janvier 1745. (Correspondance de Bavière. — Ministère des affaires étrangères). Le ministre anglais à Vienne, Robinson, affirme que sur son lit de mort Charles VII recommanda à son fils de renoncer à l’ambition qui l’avait perdu et de se réconcilier avec l’Autriche. Le récit de Chavigny, présent à Munich, contredit cette opinion, et si elle avait été répandue autour de lui, il en aurait eu connaissance et l’aurait mentionnée dans sa correspondance, au moins pour la combattre.