Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/82

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était bien plus décourageant que le hasard d’une majorité toujours mobile, c’était la défaveur qui s’attachait désormais à toute recommandation de la France. Sa protection avait si mal servi ceux qui s’y étaient confiés, que personne ne se souciait plus d’y faire honneur et encore moins de s’en prévaloir. Les actes avaient si peu répondu aux paroles, que ni promesses ni menaces de sa part ne comptaient plus. L’idée même s’était généralement répandue que si la France retrouvait encore quelque trace de sa vertu guerrière quand elle combattait chez elle (sur son fumier, comme disait dédaigneusement l’évêque de Cologne), en Allemagne, ses armées avaient désespéré non-seulement de pouvoir vaincre, mais de pouvoir vivre, et loin de chercher à s’y maintenir avaient peine à s’y supporter. Le joug et même l’appui de la France avaient toujours été acceptés à regret en Allemagne, mais pour la première fois son nom y était méprisé. Tout avait contribué à ce discrédit, dont nos dernières victoires n’avaient pas réussi à nous relever : les souffrances prolongées de Prague, l’évacuation désastreuse et précipitée de la Bavière, les plaintes, les gémissemens de nos soldats dans leurs longues stations d’hiver, les récriminations et les lamentations de Charles VII, plus que tout, peut-être, les plaisanteries acérées dont Frédéric, à toute heure, devant tout le monde, à sa table, dans son camp, dans sa cour et par des lettres qui circulaient dans toute l’Europe, ne cessait de harceler les généraux, les politiques et même le souverain de la France.

Un puissant effort militaire, promptement suivi d’une rapide série de victoires, pouvait seul faire renaître la confiance perdue, en rabattant les discours orgueilleux des adversaires et en remontant le cœur des cliens découragés. S’emparer hardiment de Francfort pour retarder l’élection jusqu’à l’heure de sa convenance, monter la garde à la porte des petits électeurs rhénans qu’on avait sous la main pour les empêcher de bouger, puis marcher hardiment sur Vienne en tendant la main à Frédéric, faire trembler Marie-Thérèse à Schœnbrunn et enlever à la pointe de l’épée le désistement de son époux, c’était pour la France le violent, mais unique moyen de rétablir une situation si compromise, et de racheter par la vigueur de l’exécution la témérité de l’entreprise. Supposez Frédéric à la place de Louis XV, c’est avec cette hardiesse de main et ce défaut de scrupule qu’il n’eût pas manqué de procéder. Mais pour tenter une telle aventure et même pour en concevoir la pensée, la première disposition à prendre, c’était de concentrer sur l’Allemagne tout ce qu’on avait de forces et de ressources. La division des armées françaises en trois corps, agissant sur trois champs d’opération différens, prêtait déjà à de justes critiques et nous exposait,