Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/84

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Le maréchal de Noailles assure bien, par exemple, dans ses mémoires, qu’il aperçut tout de suite la difficulté de trouver, en place de Charles VII, un autre candidat présentable pour l’empire et le profit qu’on pouvait tirer de cette impuissance même pour entrer en conversation avec Marie-Thérèse, et il cite une lettre par lui adressée au ministre de France à Munich, Chavigny, où ces considérations sont en effet assez judicieusement exposées. — « Il me paraît bien difficile, y est-il dit, de soutenir, sans avoir un empereur pour chef, un système dont le succès a rencontré de grands obstacles, lorsque l’électeur de Bavière était revêtu de la dignité impériale. Voici un jeune prince qu’on ne doit point abandonner, mais qui est sans troupes, sans argent, sans crédit et peut-être sans conseil. Peut-on espérer de lui former un parti capable de l’élever et de le maintenir sur le trône ? .. Reste à examiner s’il ne vaudrait pas mieux concourir à ce qu’on ne pourrait empêcher, et la manière de le faire pour en tirer une paix convenable au roi et à ses alliés. » — C’était le langage du bon sens ; mais si Noailles le tint sous cette forme timide et dubitative, il n’est pas surprenant qu’il n’ait pas produit une grande impression sur l’esprit de ses auditeurs. A dire le vrai, pour faire prévaloir un bon conseil, Noailles n’avait plus ni l’assurance ni l’autorité nécessaires. Il ne sentait pas seulement son crédit diminué, il avait perdu la confiance en lui-même depuis que la mollesse de sa conduite en Alsace, si vertement incriminée par Frédéric, le rendait l’objet des railleries de tous les plaisans de Paris. Au moment de plaider une cause qui avait une couleur pacifique, il se souvint peut-être qu’en rentrant à l’hôtel de Noailles il avait trouvé à la porte une épée de bois suspendue, avec cette inscription burlesque : « Homicide point ne seras, » et s’attendant à être combattu par Tencin, qui restait fidèle à l’alliance et à la politique prussiennes, il craignit de paraître moins belliqueux qu’un cardinal.

Chez Tencin, qui défendit le parti opposé, ce fut la même défaillance en sens contraire. Fidèle au souvenir de Belle-Isle et suivant les conseils de l’envoyé de Frédéric, le prélat continua bien à soutenir que tout devait céder à l’intérêt de prévenir la résurrection de l’influence autrichienne en Allemagne ; mais du changement complet de stratégie et de tactique, que la vacance nouvelle de l’empire rendait nécessaire, la pensée même ne paraît pas l’avoir traversé. A la vérité, dès qu’il s’agissait d’opérations militaires, il sentait qu’il était ridicule à lui de s’en mêler et sa robe l’embarrassait. Eût-il proposé d’ailleurs au roi des mesures dont lui-même n’apercevait probablement pas bien la nécessité, il n’eût pas réussi à les faire agréer. C’était le roi, en effet, qui, plus que tout autre, flottait entre des partis contraires, ou plutôt entre des préférences et des