Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/90

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nullement y passer sa vie, mais qu’il comptait bien, au contraire, en descendre le plus tôt possible pour arriver à l’application de ses idées, c’est le soin qu’il mettait en même temps à se tenir au fait, dans le moindre détail, des affaires courantes et des incidens de la cour. D’une part, grâce à une activité infatigable, il ne laissait passer devant ses yeux aucune question importante de diplomatie, d’administration ou de finance, — ni déclaration de guerre, ni traité de paix, — ni édit d’impôt, ni constitution de rente publique, — ni débats du parlement avec l’église ou la royauté, sans en faire l’objet d’un mémoire qu’on retrouve dans ses papiers. Ces documens présentent, comme son plan général, un mélange d’études sérieuses et de solutions aventurées ; mais la forme est celle même qu’un commis donnerait à un mémoire destiné à éclairer un ministre en place sur une décision qu’il aurait à prendre. Puis, dans le journal qu’il tenait quotidiennement depuis plus de vingt années, on le voit attentif à toutes les nouvelles de Versailles et à l’affût de tous les changemens ministériels, comme s’il attendait à chaque instant qu’une porte s’ouvrît par où il pourrait passer lui-même. Dans cette espérance vague, mais toujours en éveil, malgré son humeur grave et frondeuse, il ne laisse fermer devant lui aucune des entrées de la faveur ; il sait à un jour près ce que pense et pour qui penche le valet de chambre Bachelier, de quelles amours le roi s’éprend ou se lasse, et quelle beauté nouvelle réveille sa curiosité et ses sens. Sur ce dernier point, en particulier, il obtient des confidences d’une intimité surprenante qui figureraient à leur place dans les historiettes de Tallemant des Réaux, et qu’il exprime avec une crudité de termes que Rabelais n’eût pas désavouée ; car c’est encore une des singularités de cette nature pleine de contrastes que, tandis que dans ses discours d’apparat il affectait volontiers le beau ton et s’élève même parfois jusqu’à l’emphase, dans ses conversations et dans ses correspondances privées, au contraire, on l’accusait de rechercher les expressions triviales et les gros mots. Probablement il pensait que la philosophie a partout son franc-parler et doit appeler les choses par leur nom. Cette attitude de liberté philosophique, il y tient non-seulement parce qu’elle l’honore, mais parce qu’elle peut être mise à profit pour l’état et au besoin pour lui-même. « Je passerai, dit-il quelque part, dans ce siècle-ci, pour un homme modéré, philosophe attaché à mes devoirs, éclairé cependant et capable, plus digne de places que ceux qui y sont. Ce rôle a sa beauté, et, si l’ambition le nourrissait, il pourrait aboutir à une grande élévation. » Quelques pages plus loin, il revient à cette considération, mais c’est pour la faire valoir auprès de son frère devenu ministre et lui faire sentir l’avantage qu’il trouverait à prendre un sage comme lui pour collègue. Je lui