Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/93

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extérieur que d’Argenson eût donné de son penchant pour les idées nouvelles, dont le travail souterrain agitait déjà la société. Comment cette intimité avait commencé, c’est ce qu’il serait difficile de savoir exactement, aucun biographe de d’Argenson ne donnant de détails à cet égard. Il avait fallu revenir de loin, puisque l’un des premiers poèmes du jeune Arouet, encore inconnu, contenait une satire virulente contre le lieutenant de police, qui, pour un méfait de jeunesse, l’avait fait claquemurer quelques jours à la Bastille. Il est vrai que, rendu à la liberté, le captif avait écrit à son persécuteur pour le remercier de lui avoir donné une leçon utile dont il promettait de profiter. Mais ces excuses banales faites au père n’expliquent pas l’amitié contractée avec le fils. Je n’oserais affirmer non plus que ce fût à Voltaire que d’Argenson dut la première inspiration de ses projets de réformes politiques. Rien ne le prouve, et je serais même disposé à penser le contraire : Voltaire était à cette époque, comme du reste dans tout le cours de sa vie, moins désireux de faire des révolutions en politique qu’en religion et de réformer l’état que de détruire l’église. Dans les écrits de d’Argenson, d’ailleurs, règnent un esprit égalitaire et comme une saveur démocratique qu’on ne retrouve nulle part dans ceux du gentilhomme de la chambre de Louis XV, nullement ennemi pour son compte de la cour et de ses grandeurs, et qui n’a jamais témoigné que peu d’attrait et même un certain dédain pour le populaire. Mais il est certain que le manuscrit du Gouvernement de la France, s’il ne fut pas dicté par Voltaire, lui fut communiqué de bonne heure, et que des lectures mystérieuses en furent faites à huis-clos, à Cirey, avec Mme du Châtelet. L’accueil était assuré d’avance. Dans la situation déjà très brillante, mais encore incertaine et menacée, où était Voltaire, trouver un marquis philosophe, fils et frère de ministre, qui le prenait pour conseiller et pour confident, c’était une bonne fortune qu’il ne pouvait laisser échapper ; c’était acquérir, en même temps qu’une relation très flatteuse pour son amour-propre, le plus utile des auxiliaires pour ses idées et, au besoin même, un défenseur pour sa personne. Il n’aurait eu garde de lui chercher querelle sur des principes dont l’application très éloignée n’avait pas besoin d’être examinée de trop près. Aussi, dans les lettres datées de Cirey qui accusent réception du précieux dépôt, c’est d’abord une expression de reconnaissance, puis un élan d’admiration qui s’élève jusqu’à l’enthousiasme. Le marquis est un citoyen doué des vertus d’Aristide et un penseur qui égale le génie de Platon. On peut dire de cet ouvrage, à plus juste titre que du Télémaque, « que le bonheur du genre humain naîtrait de ce livre, si un livre pouvait le faire naître. »

Mais personne n’a jamais égalé, on le sait, Voltaire dans l’art de