Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/94

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comprendre les faiblesses humaines et de les caresser quand il voulait plaire. Aussi, avant de fermer la lettre, l’idée lui vient que ce souvenir de Télémaque pourrait ne sourire qu’à moitié à son noble ami, en paraissant mettre son œuvre sur le rang d’une simple vision poétique, sans rapport avec la réalité. Il faut se hâter de le rassurer et lui bien montrer qu’on voit en lui un homme d’état et un poète ; aussi Voltaire se hâte d’ajouter :

« Ce ne sont point ici les rêves d’un homme de bien, comme les chimériques projets du bon abbé de Saint-Pierre… Ce n’est pas ici un projet de paix perpétuelle qu’Henri IV n’a jamais eue… Ce n’est pas non plus la colonie, de Salente, où M. de Fénelon veut qu’il n’y ait pas de pâtissier et sept façons de s’habiller. C’est ici quelque chose de très réel et que l’expérience prouve de la manière la plus éclatante ; car, si vous en exceptez le pouvoir monarchique, auquel un homme de votre nom et de votre état ne peut que souhaiter un pouvoir immense, — aux bornes près, dis-je, de ce pouvoir monarchique aimé et respecté par nous, — l’Angleterre n’est-elle pas un témoignage subsistant de la sagesse de vos idées ? Le roi avec son parlement est législateur comme il l’est ici avec son conseil ; tout le reste de la nation se gouverne selon les lois municipales, aussi sacrées que celles du parlement même. »

Voltaire ayant vu à l’œuvre et très bien analysé dans d’autres écrits la constitution anglaise, je ne lui ferai pas l’injure de croire qu’il ne comprenait pas la différence du rôle imposé au roi d’Angleterre par un parlement élu et une chambre des pairs héréditaires, et celui que d’Argenson assignait au roi de France, législateur tout-puissant dans un conseil de magistrats nommés par lui. L’assimilation à ses yeux mêmes ne pouvait donc avoir aucune valeur. Mais d’Argenson voulait à tout prix passer pour un esprit pratique, tenant en poche un plan prêt à être mis en œuvre du soir au lendemain. Il fallait le flatter à ce point sensible, et dût-on feindre la confiance sans la partager, le rassurer, par un exemple bien ou mal choisi, sur le côté faible de son œuvre de prédilection.

D’autres complimens non moins vifs, portant sur la grandeur d’âme dont un seigneur faisait preuve en s’élevant au-dessus des préjugés de sa naissance, bien que mieux mérités, ne furent peut-être pas aussi sensibles à d’Argenson que celui-là ; mais ce qui dut le toucher plus que toutes choses, ce furent des vœux discrètement exprimés pour que l’auteur d’un plan si généreux fût rais le plus tôt possible en mesure d’en poursuivre l’application. « Plût à Dieu que vous fussiez dans ta place que vous méritez ! Ce n’est pas pour moi, c’est pour le bonheur de l’état que je le désire… Soyez chancelier de France, monsieur, si vous voulez que j’y revienne. » — De telles exclamations