Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/96

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On peut aisément s’imaginer de quelle joie Voltaire l’ut comblé par le choix imprévu, pour lui comme pour tout le monde, qui chargeait d’Argenson de diriger la politique extérieure de la France. C’était le plus beau de ses rêves subitement réalisé ; l’année précédente, il avait essayé, sans y réussir, de se faire l’intermédiaire d’une alliance entre la France et la Prusse, et il avait eu le désagrément de la voir conclure, dès le lendemain, sans lui et en quelque sorte par-dessus sa tête. Cette fois, les deux états se trouvant gouvernés par des hommes qui l’admettaient dans leur intimité, il devenait par là même leur lien naturel, et allait tenir entre ses mains le nœud de leur union. Ami du roi à Berlin, et d’un ministre dirigeant à Paris, quel rôle ne lui était pas réservé ! Vainement lui aurait-on rappelé ce qu’il avait déjà pu éprouver, c’est que les disciples couronnés changent souvent d’humeur, et ne gardent pas longtemps l’oreille ouverte aux avis de leurs premiers maîtres. Sa joie était trop grande pour être tempérée même par ce fâcheux souvenir, et, d’ailleurs, l’amitié de d’Argenson (je dois le dire par avance) ne lui réservait pas de telles déceptions ; aussi quel transport dans ce billet écrit à l’arrivée même de la bonne nouvelle : — « Vous voilà cocher, monseigneur, menez-nous à la paix tout droit par le chemin de la gloire ; et quand vous verrez en passant votre ancien attaché dans les broussailles, donnez-lui un coup d’œil… Vous allez embrasser, être embrassé, remercier, promettre, vous installer, travailler comme un chien, mais surtout portez-vous bien et aimez toujours Voltaire. »

Sans partager l’enthousiasme de Voltaire il est permis de trouver, comme lui, très curieuse la coïncidence inattendue qui livrait le pouvoir, dans deux grands états, à deux sectateurs des doctrines dont il était l’apôtre, avant même qu’elles eussent complètement prévalu dans l’esprit public ; et il sera triste de constater que de ces deux apprentis philosophes, élevés à la même école, celui qui s’est tiré le mieux de l’épreuve toujours redoutable du pouvoir, c’est celui qui se piquait le moins de rester fidèle aux maximes de la philosophie.


DUC DE BROGLIE.