Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/12

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négociations toujours ouvertes à Hanovre, il lui envoyait en même temps un mémoire raisonné résumant les griefs qu’il avait à reprocher à son voisin Auguste ; et il lui annonçait l’intention, aussitôt cette déclaration publiée, d’entrer en armes au premier jour sur le territoire saxon.

Podewils resta consterné : cette fois, comme dans tant d’occasions précédentes, il ne comprenait rien aux brusques résolutions de son maître. Entrer en Saxe, n’était-ce pas tourner le dos à toutes les espérances de paix ? n’était-ce pas déchaîner la Russie dont la garantie protectrice était toujours promise à Auguste ? n’était-ce pas mettre plus que jamais ce prince lui-même sous la dépendance de l’Autriche et assurer son vote encore douteux à l’élection du grand-duc ? En un mot, en jetant dans le brasier déjà enflammé un surcroît de matières combustibles, n’allait-on pas rouvrir une nouvelle série d’agitations en Allemagne ? « Vous n’y entendez rien, répondit Frédéric sans s’émouvoir à ces observations ; vous êtes, comme toujours, une poule mouillée : rien de si mou et de si flasque que vous. Voulez-vous donc que je me livre pieds et poings liés âmes ennemis ? Si le roi d’Angleterre et son ministre se prêtent à une négociation, pensez-vous que ce soit par prédilection pour nous ? Point du tout ; c’est qu’ils croiront avoir besoin du roi de Prusse. Plus nous donnerons de marques de vigueur, plus on sentira à Hanovre le besoin indispensable qu’ils ont de moi, et leur liaison avec les Saxons les obligera à faire tous les efforts imaginables pour moyenner la paix… Joignez les clameurs des Saxons quand nous entrerons chez eux, et vous verrez que ce sera un motif de plus pour faire la paix. J’ai bien prévu que vous feriez mouvoir votre épouvantait de la Moscovie ; mais la Saxe sera sûrement cuite lorsqu’on apprendra à Saint-Pétersbourg que les hostilités ont commencé… Soyez persuadé que ce coup-là va nous donner la paix. »

C’est ainsi qu’une fois sa résolution prise, ce merveilleux génie retrouvait le calme et la perspicacité qui paraissaient lui manquer souvent dans le trouble de ses délibérations. C’était le coup d’œil et le sang-froid du grand capitaine qui, l’instant d’agir venu, ne fait jamais défaut, qu’il s’agisse de livrer bataille ou de faire retraite. Du moment qu’il avait compris la nécessité de céder, même à tout prix, il sentait aussi qu’il fallait plus que jamais payer d’audace pour qu’on n’abusât pas tout de suite contre lui de cet aveu d’impuissance, et que menacer tout le monde d’un coup de tête, c’était encore le seul moyen de ne pas payer trop chèrement sa soumission. En un mot, pour obtenir la paix à des conditions tolérables, il fallait, non la demander, mais l’exiger, et se donner même l’air de l’imposer.