Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/14

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


touchait au vif l’orgueil anglais : c’était tout le fruit perdu des succès de Guillaume d’Orange et de Marlborough. Devant cette perspective redoutable et déjà presque réalisée, les ministres de George durent lui représenter et finirent par lui faire comprendre que le seul moyen de reprendre le terrain déjà perdu et d’éviter un succès plus complet était d’affaiblir ou au moins d’inquiéter Louis XV dans le cours de ses triomphes, en détachant de lui un de ses alliés, et d’obtenir de Marie-Thérèse qu’en pacifiant l’Allemagne elle consacrât toutes ses forces à la défense de ses possessions flamandes : un intérêt national de premier ordre ne souffrait donc pas qu’on fermât plus longtemps l’oreille aux ouvertures du roi de Prusse. Ainsi c’étaient les victoires de la France qui allaient plaider en faveur de Frédéric, et le maréchal de Saxe qui devenait, sans le savoir, son meilleur avocat.

Le fin politique avait-il lui-même prévu et calculé, en haussant subitement le ton de sa négociation, l’effet de cette coïncidence ? C’est possible et même probable, quoi qu’il se soit toujours bien gardé, et pour cause, d’en convenir, car c’eût été reconnaître que ces victoires des armes françaises, — dont il parlait si dédaigneusement, et dont le bruit semblait importuner ses oreilles, — si elles ne venaient pas directement en aide à ses opérations militaires, lui rendaient au moins quelque service en préparant en sa faveur, sur le terrain diplomatique, une diversion utile ; et il eût en mauvaise grâce à constater qu’il comptait profiter des avantages remportés par la France pour obtenir, en se séparant d’elle, de meilleures conditions de ses ennemis.

C’était le fait cependant ; et ce n’est pas le résultat le moins étrange de la différence croissante que j’ai signalée et qui se prononçait chaque jour davantage entre la brillante situation conquise par la France sur l’un des deux théâtres où elle soutenait la lutte, et le rôle ingrat et humilié que sur l’autre elle se résignait à jouer. Contraste, en effet, le plus singulier peut-être qu’ait jamais présenté l’histoire militaire d’un peuple et d’une époque. Ici c’était la déroute et presque la honte, là la gloire dans tout son éclat : tandis que l’une des armées françaises se laissait chasser d’Allemagne, en Hollande, celle que commandait Louis XV s’avançait plus loin que n’avait jamais pénétré, aux jours de sa plus grande prospérité, son glorieux bisaïeul. Il semblait qu’à chaque marche en arrière du prince de Conti sur le Rhin correspondit jour pour jour une marche en avant du maréchal de Saxe sur l’Escaut et sur la Meuse. Devant le vainqueur de Fontenoy, les cités les plus fortes tombaient comme par enchantement et le roi y entrait en triomphe, reçu souvent avec acclamation par la population assez mécontente de la manière dont les Autrichiens l’avaient défendue ou plutôt abandonnée, et il y tenait sa cour comme à