Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/26

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— « Quoi ! pas un homme, dit Robinson, des soixante-dix mille qui sont opposés au roi de Prusse ? C’est lui témoigner plus de méfiance que n’en inspirait Louis XIV lui-même ! — Non, je l’ai dit, pas un homme. — Si tant de troupes sont nécessaires à la reine pour sa sécurité personnelle, elle ne sera pas surprise que l’Angleterre ait besoin de rappeler les siennes pour sa propre défense. — Mais quel mal y aurait-il donc à laisser la Hollande accepter de la France la neutralité de son territoire ? — Quel mal ! mais il n’y a pas, en ce cas, un Anglais, jusqu’au dernier, qui ne fût obligé de rendre son épée ! — Et pourquoi dites-vous qu’il est plus facile de détacher la Prusse que la France ? » — Celle étrange question venait comme un trait de lumière à l’appui de la conjecture que formait déjà tout bas Robinson, et dut lui causer une vive émotion ; aussi se hâta-t-il de répondre : — « Mais c’est qu’il est plus aisé au roi de Prusse de faire la paix en gardant ce qu’il a déjà qu’il ne le serait de faire rendre à la France ce qu’elle a pris et ce qu’elle est en si bon train de conquérir. — Mais pourquoi ne pas attendre qu’un nouveau coup soit porté au roi de Prusse ? — Êtes-vous bien sûre d’être appuyée cette fois-là encore par les Saxons ? — Qu’importe ! le prince Charles peut bien livrer la bataille à lui tout seul. — Cette bataille, Madame, si elle est gagnée, ne vous rendra pas la Silésie, et si elle est perdue, elle vous ruine dans vos propres états. — Dussé-je conclure avec ce roi demain, je lui livrerai bataille ce soir. — Quelle nécessité donc de se presser et pourquoi ne pas attendre la fin de la campagne ? En octobre, vous ferez ce que vous voudrez. — En octobre, la guerre sera finie partout, et nous n’aurons plus qu’à accepter les conditions qui nous seront faites. — Mais ce sera la même chose si mon armée se rend de la Bohême sur le Rhin et du Rhin dans les Pays-Bas : elle n’arrivera jamais à temps ; il n’y a pas un de mes généraux qui voudrait commander une armée pour une marche aussi inutile. En tout cas, ce ne seront sûrement ni le grand-duc ni le prince Charles qui s’en chargeront. Le grand-duc n’est pas si ambitieux que vous le pensez d’un vain titre d’honneur et moins encore d’en jouir sous la tutelle du roi de Prusse. Mon Dieu ! laissez-moi jusqu’au mois d’octobre et je vous aurai de meilleures conditions. »

Robinson, à bout de voie et voyant qu’il ne gagnait rien par le raisonnement, crut devoir recourir aux derniers moyens et déclarer que, quoi qu’il en pût coûter au roi d’Angleterre d’abandonner ses alliés, il n’y avait plus à espérer d’obtenir ni du parlement anglais de nouveaux subsides, ni des états-généraux de nouvelles mesures de guerre, et que c’était sa raison pour demander une réponse prompte et catégorique. — « Vous l’aurez, dit la reine ; c’est pour cela même que je vous ai reçu aujourd’hui et que je réunis mon conseil demain, quoique je sache d’avance, ajouta-t-elle, que, quelque