Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/75

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blanchis à la chaux ; en guise d’autel, une table ; point de vitraux, point d’orgue, point de croix, jamais un chant ; rien qui aide à prier, rien pour pacifier, exalter, attendrir, rien qui rappelle la présence de Dieu dans sa maison. Le ministre ne se distinguait des autres gentlemen du canton que par le collet de sa redingote, et par le soin qu’il prenait de ne pas jurer. Il chassait, montait à cheval, siégeait au banc de la justice de paix. C’est lui qui admonestait les filles-mères, envoyait au cachot les petits vagabonds. On l’appelait pour exorciser un esprit ; on le consultait aussi quand les vaches étaient malades. Ses devoirs religieux se bornaient, dans la semaine, à célébrer les mariages et les enterremens, le dimanche à marmotter les paroles du service divin devant quelques vieilles femmes somnolentes. Le père de M. Froude, l’archidiacre de Totnes, était un clergyman de ce type. C’était un homme pratique, qui, avant toute chose, désirait voir ses enfans « casés, » et de bonne heure. « Notre éducation religieuse, dit James-Anthony, n’alla jamais plus loin que le catéchisme. »

Comme les murs de l’église, la foi était une et glaciale. Quelqu’un a ainsi défini l’église anglicane : « Un prayer-book catholique, un credo calviniste, un clergé arminien. » En effet, le Book of Common prayer est un rituel romain d’où l’on a arraché quelques pages, les plus belles, les plus significatives. Quant aux trente-neuf articles qui forment, depuis Elisabeth, la base de l’orthodoxie, ils ont été conçus de manière à marier, dans leur insidieuse ambiguïté, Rome et Genève. A travers les mailles de ce filet mystique, destiné à attraper les consciences, la substance dogmatique s’était échappée… Au fond, que croyait-on ? Croyait-on quelque chose ? Avait-on une religion vivante ou une religion morte ? Même, cette religion avait-elle jamais existé ? Voilà ce qu’on se serait demandé, si l’on s’était demandé quelque chose. Mais les enfans répétaient machinalement les paroles que leurs pères avaient prononcées, et c’était tout. Encore ce fantôme de dogme, tel quel, semblait-il condamné à être emporté par le grand vent libéral qui soufflait en tempête sur l’Angleterre, à la veille de la réforme de 1832.

Tout à coup, quelque chose remua dans cette immobilité, le cadavre donna des signes de vie. Le premier symptôme fut la publication de l’Année chrétienne, de Keble, en 1827. Livre charmant, un des plus bienfaisans que je connaisse, vraiment fait pour annoncer une ère nouvelle, car il a la douceur et la sérénité un peu froide de l’aube qui précède un beau jour. Qu’on ne s’imagine pas de fades et niais cantiques. Ce clergyman était un vrai poète, digne de lutter, s’il l’eût voulu, d’originalité avec Coleridge, de profondeur émue avec Wordsworth. Il avait les deux grands dons : il était humain et il sentait la nature. Pas à pas, de fêle en fête, il suivait