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serment, et brûler à Smithfield trois anabaptistes pour crime d’hérésie.

Il faut aborder enfin le côté sanglant du règne. Le supplice de sir Thomas More et celui du cardinal Fisher sont présens, dans leurs touchans détails, à toutes les mémoires. On connaît moins la mort du vénérable abbé de Glastonbury, celle du père Forrest, celle de Haughton, prieur des Chartreux, et de ses compagnons, tous compris, et à juste titre, dans la liste des béatifiés qui a été publiée en décembre dernier. De plus pures, de plus innocentes victimes, je n’en connais pas. Comme le fait remarquer M. Froude, ces hommes n’étaient même pas coupables d’un crime d’opinion ; ils n’avaient prêché publiquement aucune doctrine défendue. Que leur reprochait-on ? Quelques mots murmurés sous les arceaux d’un cloître ; moins encore, une pensée intime, murée dans le sanctuaire obscur de la conscience. On produisit contre eux des témoins qui prétendaient avoir entendu quelque chose par-dessus les murs d’un jardin ; d’autres qui s’étaient présentés au tribunal de la pénitence et, sous prétexte d’obtenir un conseil, avaient arraché le secret du confesseur. A défaut de ces témoignages, les réponses des accusés, chose inouïe, devinrent le corps même de l’accusation. Condamnés pour crime de haute trahison, ces hommes, déjà exténués par la torture, étaient traînés sur la claie jusqu’à Tyburn, où des potences étaient dressées. On les y suspendait ; mais, dès qu’ils avaient senti l’angoisse de ce supplice, on se hâtait de couper la corde. Les entrailles de ces infortunés étaient alors arrachées de leur corps vivant et jetées, sous leurs yeux, dans une chaudière pleine de poix bouillante ; on y précipitait ensuite le foie et le cœur. Alors seulement on leur tranchait la tête, et on coupait le tronc en quartiers, pour exposer en différentes places ces lambeaux humains. M. Froude a suivi, à travers ces épreuves, le prieur Haughton, admirable figure, d’une tendresse féminine, d’une suavité angélique, mais il n’a point raconté ce qu’on fit des dix derniers chartreux. Attachés au mur de leur cachot par un carcan de fer qui ne leur permettait ni de se coucher ni de s’asseoir, les bras et les genoux attachés, ils périrent de faim l’un après l’autre, s’appelant, se consolant, se bénissant à travers les ténèbres glacées et priant jusque dans le délire de la souffrance. Une femme courageuse parvint à leur faire passer quelque nourriture, et ne fit que prolonger leur agonie. Au bout d’un mois, un seul restait vivant : on le supplicia. Ainsi souffrirent et moururent des hommes dont le seul crime était de n’avoir pas voulu s’incliner devant cette hideuse absurdité, Henry pape de l’église anglaise.

La jalousie et la politique du roi en frappèrent bien d’autres, qui n’étaient pas des saints, mais qui moururent tous avec décence