Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 83.djvu/94

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lui, on ne l’épousera jamais, à cause « de sa longue tête. » Mais il n’en sait rien et se prête avec une bonne grâce admirable à des négociations dérisoires. Il faut quinze ans pour lasser la patience de cette longue tête, qui paraît avoir été en même temps une tête carrée. Elisabeth s’en sert comme d’un écran contre l’importunité irritée de son parlement, qui veut la marier. Elle tire surtout vanité des prétendans couronnés ; elle les compte complaisamment sur ses doigts : « D’abord ç’a été le roi d’Espagne, puis le roi de Danemark et le roi de Suède ; maintenant c’est le roi de France, presque un enfant ! .. » Elle voudrait qu’ils fussent tous réunis autour d’elle, ou, tout au moins, que les ambassadeurs lui fissent la cour par procuration. Les années se passent, elle vieillit, les projets de mariage vont toujours leur train. En 1566, elle trouve, avec raison, que Charles IX est trop jeune pour elle. Cinq ans plus tard, elle accueille avec plus de faveur l’idée d’épouser son frère cadet, le duc d’Anjou. Elle a trente-sept ans, il en a vingt. Une seule chose l’inquiète : l’aimera-t-on ? Car il ne lui suffit pas d’être respectée comme reine, elle veut être aimée comme femme, mais sérieusement et sans tricherie. Elle connaît certaines historiettes sur Philippe II, qui, à travers un vasistas, ne dédaignait pas de jeter un coup d’œil dans la chambre où s’habillaient les filles d’honneur, et elle ne veut point d’un mari qui chercherait « des compensations. »

— « Quand il sera un homme, je serai une vieille femme, » dit-elle en minaudant. Et l’ambassadeur de répondre : « Votre Majesté ne sera jamais une vieille femme ! »

Anjou faisant la grimace, Catherine de Médicis propose Alençon, qui n’a que seize ans, et ce projet, plus absurde que le précédent, est encore mieux reçu de la reine. Pendant sept ans, ce mariage insensé est sur le tapis ; il semble à deux doigts de s’accomplir. Le fiancé, que M. Froude définit « un nain malsain et grêlé, » vient à plusieurs reprises en Angleterre, lutte de tendres soupirs et d’extravagance amoureuse avec Hatton et Leicester. Elle danse, joue du luth, déploie ses grâces devant lui et le cajole comme les autres ; il est « sa grenouille, son crapaud… » D’ajournement en ajournement, de promesse en promesse, elle est arrivée au pied du mur. Mauvissière, l’ambassadeur de France, presque menaçant, lui serre le bouton : « Qu’annoncerai-je au roi mon maître ? — Que le duc sera mon mari. » En même temps, elle colle ses lèvres flétries aux lèvres noires de sa « grenouille, » lui passe un anneau au doigt, et appelle ses dames pour rendre hommage à leur futur roi. Les mignons accourent, désespérés : « Qu’avez-vous fait ? — Rien dont vous ayez sujet d’être inquiets. — Mais comment vous tirer de là ? — Par des mots : c’est la monnaie qui a cours en France. »

On persuade au pauvre duc qu’il y a une grande et belle