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quelque chose d’en dehors, de quelque chose de supra-physique, d’extra-humain.

L’Hindou assis en face de moi leva au plafond ses yeux d’ascète ; une moue contracta son visage fin et dur, son masque de Dante, encadré d’un turban blanc :

— Des fakirs ? — répondit-il. Des fakirs ?… Il n’y a plus de fakirs.

Et j’entendais ainsi, par la bouche d’un homme de haute compétence en cette matière spéciale, la condamnation sans recours de tout espoir de rencontrer un peu de merveilleux sur terre.

— Même à Bénarès ? — dis-je avec crainte. — J’avais espéré qu’à Bénarès… On m’avait affirmé…

J’hésitais à le prononcer, ce nom de Bénarès, car c’était ma dernière carte jouée, et si, même là, il ne devait rien y avoir…

— Entendons-nous. Des fakirs mendians, des fakirs anesthésiés ou contorsionnistes, il en reste beaucoup, et vous n’avez pas besoin de nous pour en trouver. Mais des voyans, des fakirs ayant des pouvoirs, j’ai connu les derniers. Sur ce point encore, croyez-en notre parole : ils ont existé. Mais le siècle qui vient de finir les a vus disparaître. Le vieil esprit fakirique de l’Inde est mort. Nous sommes une race qui décline, au contact des races plus matériellement actives de l’Occident, — lesquelles d’ailleurs déclineront à leur tour ; à cette déchéance, nous nous résignons, car c’est la loi… Oui, nous en avons eu des fakirs, et tenez, précisément sur ce rayon devant vous, des manuscrits leur sont consacrés…

Aux vitraux, tous les symboles morts des religions humaines devenaient indistincts ; la nuit tombait, enveloppant la sévère bibliothèque, où déjà il faisait tristement noir. J’étais venu à Madras avec l’intention de m’arrêter longuement chez ces théosophes, je devais m’installer demain matin dans leur maison, et maintenant mon parti était pris de les quitter ce soir pour ne plus revenir. M’enfermer dans cet austère asile du néant et du vide, pour quoi faire ? Plutôt continuer, comme toute ma vie, d’amuser mes yeux aux choses de ce monde, qui, si elles passent, sont au moins réelles pendant un instant. Et puis, que m’importerait leur preuve, après tout, leur preuve d’une immortalité comme ils la conçoivent ? Pour ceux qui ont vraiment aimé, l’idée de la destruction de la chair est déjà une torture. Alors, que ferions-nous, moi et mes pareils, de cette immortalité qui