Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/505

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plus la fin. La terre, sur des lieues de long, a été remplie de morts ; les kiosques funéraires, les tombeaux de toutes les époques se succèdent, s’enchevêtrent en dédale, au milieu des écroulemens, des décombres.

Il en est, de ces tombeaux, que l’on entretient encore avec une piété prodigue, bien qu’ils soient cachés, noyés derrière les milliers d’autres, derrière les abandonnés qui s’effondrent. Les sentiers qui y mènent, parmi les pierres, les trous, les vieux caveaux béans, seraient à peine reconnaissables, s’ils n’étaient jalonnés par toute la truanderie des ruines, estropiés ou lépreux, guettant les pèlerins pour avoir des aumônes. Et c’est une surprise d’apercevoir tout à coup, après ces chemins de poussière, quelque merveilleux mausolée, aux parois de marbre ajouré, aux tentures de soie rouge brodée d’or, aux tapis somptueux où s’étalent des jonchées fraîches de gardénias et de tubéreuses. Les plus luxueuses de ces demeures sont celles d’anciens solitaires, fakirs ou derviches, qui vécurent dans la misère voulue et le renoncement suprême, mais dont quelque souverain voulut honorer follement la mémoire.

La tour en granit rose apparaît de très loin, à l’horizon de ce pays de la Mort, bien avant les remparts et les palais ciselés qui s’étendent à ses pieds, sur les ondulations d’un terrain sec et pierreux, abandonné aux bergers et aux chèvres.

Il est bientôt midi, l’heure accablante, quand je passe les doubles portes, aux ogives brisées, qui donnent accès dans cette ville fantôme : une sorte de lande funèbre, enclose de grands murs à créneaux, et si vaste que l’on voit à peine en entier le déploiement de son enceinte. Là-dedans, quelques arbres qui se meurent de sécheresse, qui sèment au vent chaud leurs feuilles jaune d’or ; d’informes amas de pierres ; des dômes çà et là, des tours, si frustes, que l’on croirait des rochers ; aux abords seulement de l’étonnante tour rose, des restes d’une lourde magnificence indiquent un quartier royal. Mais, dans ces glorieux débris, tous les styles se confondent ; tant de guerres, d’invasions ont passé sur ce vieux sol, tant de destructions se sont succédé, et de réédifications presque surhumaines, que l’on ne sait plus ; l’histoire de ce coin de la terre reste enveloppée de ténèbres.

Et c’est là, dans le palais d’un roi de légende, que je vais m’abriter pendant la période de la torpeur méridienne, à l’ombre