Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/507

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le palais, et, sans hésitation, comme des habituées, montent à ma galerie haute, se couchent à l’ombre pour la sieste de midi. Je reçois aussi des visites de corbeaux, et surtout des visites de ; tourterelles : tout ce monde cherche la fraîcheur, se pose et s’endort. Et le silence, après cela, s’établit, incontesté, définitif, sans même ce bruit des feuilles mortes qui s’envolaient, car le vent sommeille à présent, comme toutes choses.

Au fond de ma loggia est une petite fenêtre donnant sur l’extérieur, et par où je devrais voir le ciel ; mais non, ce que j’aperçois me semble une broderie blanche sur fond rose, qui se ; tiendrait comme suspendue dans l’air, à une distance imprécise : les flancs de la grande tour, le rose de ses granits et le blanc de ses incrustations de marbre…

C’est ici ma dernière étape avant cette Bénarès dont j’ai peur, et où je serai dans deux jours, ne pouvant reculer davantage la déception suprême qui m’y attend sans doute… J’y songe beaucoup, au milieu de cette mystérieuse paix des ruines ; ma pensée est tendue vers la maison de ces Sages, dont je vais accepter la frugale et si étrange hospitalité…

Mais, dans mon imagination, que la torpeur ambiante entraîne au sommeil et au songe, persiste aussi la préoccupation de la grande tour, qui trône dans mon voisinage immédiat. Un roi, dit la légende, la fit construire pour satisfaire à un caprice de sa fille, qui voulait apercevoir à l’horizon une très lointaine rivière. En m’avançant à la fenêtre de ma loggia, je suis on ne peut mieux pour la regarder ; toute rose, à côté d’un portique rose, elle s’élance dans l’implacable ciel pur. Elle déroute les yeux par sa sveltesse et sa hauteur, elle dépasse trop les proportions des tours ou des minarets déjà connus [1], et le renflement de sa base lui donne un air de pencher ; et puis, c’est anormal, une chose si splendide, si intégralement conservée, qui surgit au milieu d’un désert semé de ruines. La pierre en est tellement polie et d’un grain si fin que la rouille des siècles n’a pas eu de prise, et la fraîche couleur s’y est maintenue [2]. Des cannelures rondes, qui vont de la base jusqu’au sommet, simulent les plis d’une étoffe, les « godets » de soie d’une robe de femme ; toute la tour est plissée, comme un parasol refermé. La forme de l’ensemble fait songer aussi à une gerbe de tuyaux d’orgue,

  1. Tour de 240 pieds de haut, l’une des merveilles classiques de l’Inde.
  2. Restaurée en 1827.