Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/511

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— Des bûchers de pauvres, m’explique un Hindou, mon batelier. Ils n’ont pas eu de quoi en acheter davantage, et c’est du mauvais bois tout humide.

Cependant l’heure de Brahma est venue et, le long du fleuve, la puissante vie religieuse du soir va commencer. Par tous les escaliers descendent les brahmes, drapés dans des voiles ; ils viennent jusqu’en bas chercher l’eau sainte, pour les ablutions et pour les rites auxquels leur caste oblige ; les marches de granit, qui étaient si désertes, se peuplent en silence ; les mille petits radeaux qui attendaient près de la rive, dans l’ombre des palais et des temples, les mille petits appontemens de bambou disposés pour cet instant d’universelle prière, se couvrent de rêveurs, qui s’immobilisent, assis en la pose hiératique. Et bientôt la pensée immense de cette multitude s’envole vers les insondables au-delà, où doivent plus tard se fondre et sombrer toutes nos individualités éphémères.

Dans le recoin des morts, près des trois bûchers fumans, il y a deux autres formes humaines empaquetées de mousselines et à demi plongées dans le fleuve, chacune reposant sur une frêle civière ; ils prennent leur bain dans l’eau sacrée, ceux-là, tout comme les vivans d’à côté, leur bain suprême, avant d’être déposés sur les piles de bois que l’on commence aussi adresser pour eux.

Sur la rive d’en face, — qui est une plaine infinie, de vases et d’herbages, tous les ans submergée par le Gange, — les brumes du soir se condensent de plus en plus ; c’était d’abord une rive confusément nébuleuse ; mais ces brumes maintenant prennent des formes, accusent des contours comme on en voit dans les ciels de pluie. Et la grande ville sainte a l’air de s’être dressée en amphithéâtre pour contempler à ses pieds des cimes de nuages.

Dans le recoin des morts, un jeune fakir s’est figé debout, les bras croisés, la tête penchée vers ce qui se passe de lugubre au milieu de ces tas de mauvais bois humide ; sa chevelure tombe sur ses épaules ; sa nudité, encore belle et musculeuse, est poudrée à blanc, et il a sur la poitrine une guirlande de soucis, comme celles que l’on jette au fleuve chaque jour.

Un peu au-dessus des bûchers, sur la frise d’un vieux palais qui a depuis longtemps roulé au fleuve, des gens, cinq ou six au plus, se tiennent accroupis, la tête enveloppée d’un voile, et semblent regarder avec attention comme le fakir : les parens de ceux que l’on brûle. Deux personnages surtout, qui ont des