Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/512

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attitudes prostrées de vieillard, paraissent observer anxieusement le plus humble, le moindre des trois feux. — « Ce n’est qu’un petit garçon de dix ans, explique mon batelier hindou, qui s’est informé sur la rive ; mais c’est égal, ils ont apporté trop peu de bois. » La fumée monte vers leur groupe immobile ; la fumée de leur petit, qui commence tout de même à se consumer, tant les brûleurs éventent, éventent ce feu de pauvres avec un pagne sordide que l’un d’eux vient d’enlever de ses reins. Et les temples, les palais, élancés partout dans le ciel brumeux, dominent de leur impassibilité superbe ce recoin noirâtre où toute chair finit, écrasent de leur magnificence ces trop lentes crémations d’indigens, toute cette misère jusque dans la mort.

Maintenant, au sommet des gigantesques escaliers, une recrue nouvelle pour les bûchers fait son apparition ; un cinquième cadavre débouche là-haut d’un couloir d’ombre qui est une rue, et s’achemine vers le vieux Gange, où sa cendre sera jetée. Sur des branches de bambou liées en brancard, six hommes de basse caste, dépenaillés et demi-nus, l’amènent les pieds en avant, presque debout, tant la pente est rapide ; personne ne suit, personne ne pleure, et des enfans, qui descendent aussi pour se baigner, comme s’ils ne voyaient rien, sautent gaiement alentour. A Bénarès, l’âme seule compte pour quelque chose ; quand elle est partie, on se détache de ce qui reste après. Il n’y a guère que les pauvres qui accompagnent les leurs au recoin des morts, par crainte que le bois ne soit insuffisant et que les brûleurs ne jettent au fleuve des membres non consumés.

Une mousseline rose, à grands dessins éclatans, enveloppe ce cadavre qui arrive, et des fleurs blanches de gardénias, des fleurs rouges d’hibiscus sont attachées à ses reins. C’est une forme de femme ; ces fleurs, du reste, suffisaient à le faire prévoir ; mais l’étoffe légère la révèle admirable, malgré l’affaissement glacé. — « Une fille de riches, me dit le batelier, voyez le beau bois qu’on lui apporte. »

Et, pour l’attendre, je fais arrêter ma barque, — sur cette eau du Gange, sur cette eau trouble, jaunâtre, limoneuse, qui est éternellement couverte de pétales de fleurs, de guirlandes de fleurs, parmi des algues et des immondices, et d’où s’exhale une odeur de sépulcre. Des roses, des tubéreuses, surtout des fleurs jaunes enfilées, des colliers de soucis et d’œillets d’Inde, tout ce que l’on jette chaque jour en offrande au vieux fleuve sacré,