Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/515

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Et on entend aussi des tamtams au son caverneux, qui sonnent en coups espacés, avec la lenteur des cloches d’agonie… Oh ! Le mystère, l’indicible tristesse de tout cela, qui passe au-dessus de ma tête, très lointain et très haut, tandis que ma barque se traîne en bas sur ces eaux sentant la mort ! Pour moi, c’est un peu comme le chant funèbre de la jeune fille, dont mon imagination reste hantée ; — le chant funèbre aussi de tant d’autres, et de tant de choses qui ne sont plus…

De même que je n’avais pas prévu, en venant dans la ville sainte, les ciels gris et les aspects d’hiver, de même je n’avais pas pensé m’y retrouver absolument tel qu’autrefois, et toujours enclin à me laisser dangereusement troubler par le charme nouveau des êtres et des choses, par la séduction du monde extérieur. Dans cette unique Bénarès, qui est le centre religieux, le cœur d’un grand pays détaché de la terre, j’avais espéré rencontrer du détachement, moi aussi, et de la paix, auprès des Sages, grâce à un peu d’initiation que l’on m’a promise et qui commencera demain. Mais voici qu’en arrivant je me sens enchaîné, plus désespérément que jamais, à tout ce qui est beauté visible ; à tout ce qui est matériel, illusoire et soumis à la mort…

Et je reviens vers les bûchers… C’est le vrai crépuscule à présent, et les oiseaux ont fini de tournoyer dans l’air ; sur toutes les corniches de temples ou de palais, ils sont posés en rang pour la nuit et forment de longs cordons qui frémissent encore, agités de derniers battemens d’ailes. Les pyramides brahmaniques bientôt ne se détaillent plus, mais prennent leurs airs de grands cyprès noirs montant vers le ciel pâle. Ma barque s’en revient sur l’eau lourde, traînant à son étrave des herbes, des fleurs, de jaunes guirlandes d’œillets et de soucis. L’odeur fade augmente, l’odeur de mort, la fétidité sinistre. Pour me rapprocher de ce point là-bas où monte la fumée des cadavres, il me faut longer à nouveau la foule en prière, repasser devant les mille radeaux chargés de brahmes immobiles. Et tous ces hommes extasiés, tous ces visages barbouillés de cendre, dont les yeux ardens rencontrent les miens sans les voir, lors même que ma barque glisse à les frôler, m’apparaissent comme du fond d’un inappréciable lointain.

J’arrive trop tard au recoin des morts. Un grand bûcher flambe, un bûcher de riche, d’où s’échappent des étincelles et