Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 14.djvu/509

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destination. » Berwick était au contraire un de ces grands étrangers que la France savait autrefois s’attacher, alors que le Roi était considéré comme le meilleur juge des services que chacun pouvait lui rendre, et auxquels, en plusieurs circonstances, elle n’a point eu lieu de se repentir d’avoir confié sa fortune. Fidèle jusqu’au bout, il devait être emporté par un boulet, à soixante-cinq ans, au siège de Philipsbourg ; mais il avait certains défauts de nature qui, dans les circonstances où il allait se trouver, devaient tourner au détriment général. De mœurs sévères, ce qui n’était pas l’ordinaire aux armées, d’une piété sincère et exempte d’affectation [1], il était un véritable Anglais de race, sinon de cœur, d’un caractère froid, réservé, et de plus d’une humeur assez sarcastique, témoin le propos qu’il ne put s’empêcher de grommeler entre ses dents lorsqu’il entendit, à l’oraison funèbre de son père Jacques II, le prédicateur dire que le pieux roi n’avait jamais commis de péché mortel : « Et moi, je suis donc un péché véniel. » Mais il était, avant toute chose, hautain. Or, dès les premiers jours de son arrivée à l’armée, sa fierté et son orgueil devaient être soumis à une épreuve dont il garda un profond ressentiment, et qui exerça certainement une fâcheuse influence sur ses dispositions vis-à-vis de Vendôme.

Nous avons eu déjà occasion de dire qu’il y avait depuis longtemps conflit entre Vendôme et les maréchaux de France : Vendôme revendiquait, en sa qualité de prince légitimé, le droit de leur commander et de leur donner l’ordre, suivant l’expression militaire, bien qu’il ne fût que lieutenant général, et ceux-ci se refusaient au contraire à prendre l’ordre de lui. Louis XIV, avec cette faiblesse pour Vendôme que lui reproche, non sans raison, Saint-Simon, avait appuyé cette prétention ; mais, sauf Tessé, toujours complaisant, et Matignon, qui avait été choisi tout exprès, aucun des maréchaux n’avait accepté celle subordination. Pour Berwick, en particulier, la question demeurait entière, et dès qu’il prévit le moment où il aurait à opérer la jonction de l’armée commandée par lui avec celle du Duc de Bourgogne et de Vendôme, il commença de s’en préoccuper.

  1. « Jamais homme n’a tant pratiqué la religion et n’en a si peu parlé, » a dit de lui Montesquieu, dans un éloge qui a été retrouvé dans ses papiers et publié en tête de l’édition de 1780 des Mémoires de Berwick. C’est pendant que Berwick était gouverneur de la province de Guyenne que Montesquieu, jeune encore, s’était lié d’une étroite intimité avec lui.