Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 14.djvu/513

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eût été plus nécessairement employé à des délibérations sur les partis à prendre au sortir de Tournay, et que c’étoit bien prier que de s’acquitter d’un devoir si urgent [1]. »

Il y avait en effet un parti décisif à prendre. Mais, à Tournay même, les dissensions entre Vendôme et Derwick éclatèrent au grand jour. Tous deux étaient d’accord qu’il fallait marcher dans la direction de Lille. Vendôme voulait, en infléchissant légèrement sa ligne de marche, se rapprocher de Douai pour y recueillir en passant la grosse artillerie sur laquelle il comptait pour battre les lignes des ennemis. Berwick conseillait, au contraire, une route plus directe et, suivant lui, plus facile. Entre ces deux avis, le Duc de Bourgogne hésitait. A en croire Berwick, l’avis de Vendôme aurait d’abord prévalu, mais, dès qu’on fut à une heure et demie de Tournay, on s’aperçut que la route choisie par lui était impraticable, et le Duc de Bourgogne dut lui représenter qu’il valait mieux suivre la route conseillée par Berwick « que se fourrer dans un pays si serré et si à portée des ennemis. » « M. De Vendôme se fâcha d’abord, continue Berwick dans ses Mémoires, et s’en prit à moi avec des expressions très vives auxquelles, par respect pour Mgr le Duc de Bourgogne, je ne répondis pas [2]. »

Suivant Bellerive, dont le récit ne laisse pas que d’être assez obscur, Vendôme aurait été, au contraire, victime « d’un trait dont la noirceur et la malignité eussent été punies de mort chez les Romains ou sous le ministère d’un cardinal de Richelieu. » Moté, capitaine des guides, qui devait, étapes par étapes, régler la marche de l’armée, n’aurait pas exécuté fidèlement les instructions qu’il aurait reçues, et aurait « coupé la route » de trois lieues. Vendôme, s’en étant aperçu, le fit venir devant le Duc de Bourgogne, et lui dit, en le prenant à la cravate, « qu’il le feroit pendre s’il n’avouoit pourquoi il n’avoit pas tenu la route qui lui étoit ordonnée. Moté, craignant le supplice dont on le menaçoit, avoua que le sieur de Puységur lui avoit fait faire cette manœuvre, et que, de son côté, il n’y avoit eu aucune mauvaise intention pour le service du Roi [3]. »

  1. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XVI, p. 296.
  2. Mémoires du maréchal de Berwick écrits par lui-même, édition de 1780, t. II, P, 21.
  3. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XVI, p. 580. Le nom de Puységur est laissé en blanc dans le manuscrit de Bellerive. Mais, d’après tout ce qui précède, il n’y a nul doute qu’il n’ait entendu désigner Puységur, qui était, jusqu’à l’arrivée de Berwick, le conseiller le plus habituel du Duc de Bourgogne. Nous devons dire qu’il n’est nullement question de cette prétendue trahison de Moté et de Puységur dans les dépêches de Vendôme, qui, cependant, ne s’abstient guère de récriminations.