Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 14.djvu/558

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


natal, la haine de l’envahisseur étranger ; ce haut sentiment d’abnégation qui faisait dire à W. Cushing en quittant sa mère pour aller planter une torpille sous le flanc d’une frégate confédérée : « Ne me pleurez pas. Si je meurs, ce sera pour une cause juste. » Les hommes font souvent le sacrifice de leur vie à une idée noble ou généreuse : la patrie, la religion, la liberté. Mare ment ils font le même sacrifice pour de l’argent. L’héroïsme a besoin de s’appuyer sur une foi. Mais peut-être la croyance à l’idéal est-elle plus nécessaire dans l’armée de mer que dans l’armée de terre. Le combattant y est plus isolé. Il a besoin d’avoir un appui moral plus robuste pour supporter le contact perpétuel de l’infini. Avec lui, il emporte son pays au-delà des mers. Une escadre est une réduction de la patrie. Elle en doit résumer l’esprit, le caractère, les vertus, les espérances, les ambitions, la personnalité morale tout entière. Le pavillon n’est qu’un symbole. La patrie s’incarne dans l’officier qui commande et dans le matelot qui manœuvre.

Aussitôt que l’Allemagne a trouvé chez elle des officiers et des équipages, elle a pu d’une façon durable prendre possession de l’Océan. L’industrie a facilement fourni le matériel de la flotte. Le recrutement lui a donné une âme. L’histoire de la marine militaire allemande se peut diviser en trois périodes : dans la première, elle fait appel aux mercenaires, et ses rares succès sont de peu de durée ; dans la seconde, elle végète, humblement soumise aux chefs de l’armée de terre ; dans la troisième, ayant recruté un personnel national, elle échappe à toutes les tutelles, et prend une subite importance. Son ambition croît à mesure qu’elle se sent plus forte. Réduite d’abord à n’être que la modeste auxiliaire des batteries de côtes et que la timide gardienne du littoral, elle change peu à peu d’attitude et d’objectif. La pensée lui vient d’étendre son action ; déjouer, pendant la guerre, un rôle de premier plan ; d’aller combattre dans les mers ennemies. Bien des obstacles se dressent alors devant elle et s’opposent à son développement normal : la conception stratégique de l’état-major qui la condamne à rester un élément purement défensif ; la résistance des généraux de 1870 qui jugent négligeables ses services ; l’opposition du Reichstag qui trouve trop dépensière son administration ; la timidité de l’opinion publique qui craint les aventures et les conséquences de la politique mondiale. Elle rencontre, enfin, dans l’Empereur actuel un