Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 15.djvu/15

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


l’intuition audacieuse qui met au niveau des grandes circonstances de la guerre ? Personne n’en doutait dans l’armée, dans le public, dans l’Allemagne. Pfordten disait que sa seule présence à la tête de l’armée équivalait à un corps de troupes de 40 000 hommes. Lui seul ne partageait pas la confiance générale. Il refusa le commandement, demanda une audience à l’Empereur, et lui exposa ses motifs. En sortant, il alla chez Mensdorff ; des larmes mouillaient ses yeux : « J’ai fait ce que j’ai pu, dit-il ; j’ai supplié l’Empereur de me décharger de ce fardeau ; je le sens, il est au-dessus de mes forces ; c’est un cas de conscience ; avec une division, je ferais tout ce qu’il est humainement possible de faire ; mais, pour manœuvrer 200 000 hommes dans ce pays que je connais peu, je n’ai pas ce qu’il faut. Je l’ai dit à Sa Majesté, rien n’a pu l’ébranler ; mais ce qui me désespère, c’est sa dernière phrase : « Vous êtes le seul, m’a-t-il dit, je n’en ai pas d’autre ! » Ah ! malheureux pays ! si, dans toute cette belle armée, nous n’avons pas un meilleur général que moi ! J’obéirai, c’est mon devoir ; mais, je vous en prie, mon cher comte, faites encore un effort auprès de Sa Majesté. »

L’Empereur persista et chargea le général Crenneville, de dire à Benedek « qu’en cas de défaite, sous une autre direction que la sienne et surtout sous celle d’un membre de la famille impériale, il serait obligé de descendre de son trône. » Benedek n’insista plus et il se sacrifia à son Empereur. Il prit le commandement de l’armée d’Allemagne ; l’archiduc Albert conserva celui de l’armée d’Italie (12 mai) : exactement le contraire de ce qu’il eût fallu faire.


III

Le généralissime désigné, on mobilise et on concentre. Dès la mobilisation terminée, l’armée prussienne fut divisée en trois : l’armée de l’Elbe, commandée par Herwarth de Bittenfeld ; l’armée de Frédéric-Charles (la 1re) ; l’armée du Prince royal (la 2e).

Ces forces furent d’abord déployées sur un espace immense de 450 kilomètres. Position d’attente devant un ennemi lointain, nullement aventureuse, car en peu de temps ces corps pouvaient se concentrer. Comment ferait-on cesser cette position d’attente ? Quelle ligne d’opérations choisirait-on ?

Moltke ne préparait pas ses plans mystérieusement, comme