Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 15.djvu/46

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


pendant le combat ; elles sont en général à peu près égales. Une bataille perdue n’est souvent qu’une bataille que l’on croit perdue, au lendemain de laquelle un général doué d’une plus grande force d’âme, au lieu de se retirer et de s’avouer vaincu, aurait tiré des salves de victoire et forcé l’histoire à le proclamer vainqueur [1]. » Le vainqueur est celui qui, avant, ne doute pas qu’il le sera et, après, qu’il l’a été. C’est parce que l’offensive sous sa double forme est la plus saisissante manifestation de la volonté de vaincre et de la confiance qu’on vaincra, qu’elle donne l’ascendant moral et assure ces succès foudroyans qui, en un jour, décident de la destinée des empires et des nations. Or, l’impulsion intellectuelle et morale qui inspire la volonté et donne la confiance de vaincre était aussi énergique chez le peuple rude et libéral de Frédéric qu’elle était faible dans la nation molle et routinière de Marie-Thérèse.

Selon les Athéniens, mieux vaut une armée de cerfs conduite par un lion, qu’une armée de lions conduite par un cerf. Polybe a dit : « Ce n’est ni par la façon de s’armer ni par celle de se ranger qu’Annibal a vaincu : c’est par ses ruses et sa dextérité. Dès que les troupes romaines eurent à leur tête un général d’égale force, elles furent victorieuses. » Tant vaut le chef, tant vaut l’armée. Amassez les canons et les fusils ; faites sur le papier les plus admirables plans de mobilisation ; tout cela s’évanouira en fumée, si vos chefs sont insuffisans. La meilleure stratégie, la meilleure tactique, c’est le cerveau, lucide, ferme, résolu, bien équilibré, du général en chef. Croyez-vous que, si l’armée autrichienne eût été conduite par Moltke, la campagne de Bohême ne se fût pas déroulée autrement ?

Donc, le dernier enseignement, le plus important, qui sort en lettres de feu de tous les incidens de cette mémorable journée, c’est la maxime de Napoléon : « A la guerre, les hommes ne sont rien ; c’est un homme qui est tout. »


EMILE OLLIVIER.

  1. Prince Frédéric-Charles, Mémoire sur la manière de combattre les Français.