Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/588

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vraisemblable, c’est qu’à travers les rares souvenirs que nous avons réunis sur le mari d’Adèle, on cherche vainement quelque trace de ces dons de séduction et de ce charme personnel sans lesquels l’époux, quel que soit son dévouement à ses devoirs, n’apparaît à l’épouse, si elle est jeune, passionnée, avide de tendresse, que comme un foyer sans flamme d’où nulle chaleur ne peut lui venir et où bientôt elle n’en cherchera plus. Il n’est que trop certain qu’en dépit de sa probité conjugale, le colonel de Bellegarde ne possédait rien de ce qui eût pu combler, entre sa femme et lui, cette différence des âges, qui s’accusait plus vivement de jour en jour.

Livrée à elle-même, après avoir perdu deux êtres chéris, elle ne trouvait dans le vide de son cœur aucun remède qui pût être efficacement opposé à sa douleur et à la détresse morale qui s’ensuivit. Ce remède elle eût pu le demander à ses enfans. Mais, outre qu’ils étaient au berceau, hors d’état de l’entendre, de la comprendre, de la réconforter, la facilité avec laquelle bientôt après, elle se résigna à vivre loin d’eux prouve avec évidence qu’encore à cette heure, le sentiment maternel ne s’était pas développé en elle et ne pouvait lui être d’aucun secours contre les suggestions mauvaises, contre les tentations que la destinée allait faire éclore sous ses pas. Elle ne sera mère, véritablement mère, que plus tard, beaucoup plus tard et ce sera non au profit de ses enfans légitimes dont elle va bientôt se séparer et pour toujours, mais au profit d’un fils naturel, fruit d’une liaison contractée au hasard de sa vie aventureuse et désordonnée.

C’est ainsi que dans l’isolement matériel et moral dont j’ai essayé de décrire les effets et les causes, son affection pour sa sœur Aurore puisa l’aliment le plus nutritif, le mieux fait pour la fortifier et créer entre cette jeune femme de vingt ans et cette jeune fille de seize un lien qui devait durer autant qu’elles-mêmes, les tenir associées jusqu’à la mort et leur rendre communes leurs erreurs et leurs fautes, dont il semble que toutes deux aient voulu porter également la responsabilité, sans permettre qu’on pût distinguer ce qui, dans leurs défaillances, était personnel à l’une ou à l’autre.

Ce qui n’est pas moins remarquable, c’est que de cette union naquit la perversité qui les caractérise. On dirait que loin de les rendre meilleures, la permanence de leur contact les a gâtées, qu’elles se sont perverties réciproquement. Il n’est d’ailleurs