Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/609

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percevoir, sauf à cette heure, sur le pont désert de ce bateau à l’ancre, dans la clairvoyance de la solitude et de la nuit. On imaginait les durées, la tombée pendant les siècles pareils, du limon au fond des eaux, sa descente sans bruit, sans arrêt, l’imperceptible affleurement des îlots dont les lignes changent, fluent, se rejoignent, ébauchent peu à peu de nouveaux contours géographiques. Et le petit bruit ruisselant contre les flancs du navire évoquait aussi la vie de cet infini de molécules liquides. Dans cette nuit où le monde semble mort, elles cheminent sans hâte, toutes ensemble, ne connaissant que la force mystérieuse qui les pousse ou les attire.

Le monde semble mort, mais n’est-ce pas plutôt le monde avant sa naissance, avant les formes, à mi-chemin vers l’être ? Dans cette clarté de limbes, il se rassemble ; par un effort aveugle, par une expansion insensible, il se détermine en silence. Rien qui nous rappelle l’heure, le moment actuel. Tout est autre, essentiellement, qu’à la lumière du jour, et, sous cet aspect singulier, tout apparaît dans sa réalité profonde. Il faut tirer sa montre, se retourner vers ce bateau, inanimé lui-même, regarder ces objets humains, pour se rappeler que le temps va reprendre son cours. Il s’est interrompu : c’est un intervalle où de l’éternel vient apparaître, où la pensée passe et se perd. Ainsi, là-haut, le bleu de l’espace sans fond, l’éther nocturne vient luire une seconde dans une fente de ces troubles nuages qui, sans trêve, se déroulent, enfument la lune, l’occultent à demi, de leurs jaunes et noires transparences d’écaille.

Est-ce vraiment ici un estuaire d’extrême Asie, un recoin de ce golfe du Bengale, dont, hier encore, je voyais le pesant azur jeter ces flammes aveuglantes et torpides dont s’embrasent les mers des tropiques ? Rien qui dise la latitude, un point particulier de la planète. Une triste lune glissant sous des vapeurs, une clarté débile dont, vaguement, miroite la plaine liquide, — des nappes de vase où la mer pousse de pâles franges frissonnantes, un murmure de courant, — de loin en loin, un piaulement plaintif, un anxieux appel de courlis ou de mouette invisible et qui semble la voix même de la nuit et de l’espace, — tout cela fait un ensemble d’impressions que j’ai connu, identique, plusieurs fois déjà, au cours de ma vie. C’est un retour de Torcello le soir, sur la triste lagune ; ce sont des grèves de marée basse, avant l’aube, en Bretagne, en Angleterre, souvent revues depuis