Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/613

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d’une charrue dans une globe riche quand le sinueux, couteau soulève et fait voler une brune poudre croulante.

Des goélands nous escortent, tout près du bastingage, et leur vol planant, un peu oblique, sans battement d’ailes est d’une vitesse si justement mesurée sur la nôtre qu’on le dirait immobile. De temps en temps, leurs corps éployés pivotent imperceptiblement suivant les bouffées variables de la brise. Et cela pendant des heures, infatigablement. Les ailes légères, d’une minceur vigoureuse, sont puissamment arquées, et sur les bords, leur raideur blanche, presque diaphane, vibre imperceptiblement. Les pâles yeux inhumains disent la vie sauvage et simple, qui ne sait que l’espace et la faim. Parfois des cris perçans, volontaires, qui sonnent loin, une avide prise de bec en plein vol, tous les corps lancés ensemble au ras de l’eau et relevés à la fois comme d’un coup oblique de raquette.

Plus loin des fourrés très verts d’où jaillit, çà et là, une, gerbe de talipots, le plus noble des palmiers, celui dont les feuilles vernies au bout de sa tige élégante s’ouvrent en parfaits éventails. Et voici dans cette solitude le premier monument humain, très extraordinaire, nous annonçant l’entrée d’une terre qui n’est pas l’Inde malgré ce ciel et ces végétaux hindous. Un monastère bouddhique ; une superposition de clochetons de bois, des balustrades chinoisement ajourées, des toits retroussés dont les pointes, les becs se retroussent, s’amincissent, surgissent en bataillon de hampes verticales.

Puis sur cette rive d’où l’homme est toujours absent, une chose plus bizarre encore que cette bonzerie muette nous dit l’étrangeté de ce monde où nous pénétrons sans bruit. C’est une masse toute dorée, d’un or pâle et vieilli, de base circulaire comme un dôme, mais qui, par le haut, s’étire, s’allonge comme une sonnette à long manche, une sonnette géante et radieuse, et qui surgit des fourrés verts. Voilà l’édifice sacré du pays, la pagode birmane, et dans ce décor exotique, rien qui dérange autant les habitudes de l’œil. Car malgré tant de musées, de livres, de bibelots de tous styles, qui renseignent l’Européen sur les combinaisons de masses et de lignes inventées par l’homme artiste à travers le temps et l’espace, nous ne soupçonnions pas ces formes d’architecture. Les édifices brahmaniques qui nous étonnaient hier sur la terre de l’Inde, même les temples du Sud, si monstrueux qu’ils paraissent, ne sont faits que d’élémens déjà