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dont le rayonnement flotte ici depuis vingt siècles, pur, aérien, sublimé comme le rêve bouddhique sur ces campagnes.

Rangoon, 16-25 février. — Des avenues anglaises, des hôtels, des banques, des rues chinoises, des wagons sur les quais, des dragons, des Iéogryphes aux carrefours, des tramways, des voitures indigènes de laque et de parchemin, des policemen hindous, quel pêle-mêle dans une chaleur d’étuve ! Un confluent de fleuves humains dont les charrois opposés s’obstruent ici, perdent leur direction propre, stagnent confusément. Quatre civilisations : l’européenne, l’hindoue, la birmane, la chinoise, quatre styles qui dans les architectures, les objets, les costumes, manifestent quatre types humains, leurs âmes dissemblables, leurs façons diverses d’imaginer et de sentir, leurs mouvemens confus de vie. Et tout cela se contredit en se juxtaposant : on souffre à sentir l’abâtardissement par une telle rencontre des idées qui, séparées, se déploient ailleurs en civilisations complètes.

De ces idées, les dominantes dans cette capitale birmane sont l’européenne et la chinoise — en somme les plus originales, les plus puissantes, — celles qui dirigent les plus vastes groupes humains. Les Anglais et les Célestes voilà les maîtres de ce pays : les premiers possédant l’autorité officielle, gouvernant ; les seconds, nous dit-on, de plus en plus maîtres du commerce et de la terre. L’Hindou n’est qu’un coolie, — triste bête de somme pour le labeur des quais, des docks, de la rue, — ou bien un gros babou du Bengale, obséquieux, sans croyances, petit marchand ou commis dans les banques anglaises, le collège anglo-indien n’ayant agi sur lui que pour le déraciner. Point de chef honoré de la race, point de prêtre, sauf aux deux ou trois petits sanctuaires noirs qui se cachent dans les faubourgs. Pour les fins Birmans, dans leurs soies claires, on les aperçoit çà et là par les rues de la ville : petites figures de fantaisie. Ils ne font point masse, ils ne sont plus le fond général d’humanité sur lequel autrefois les étrangers se détachaient.

Pour le découvrir, ce peuple indigène, il faut quitter la région des maisons de commerce et des villes européennes, les trafiquantes rues chinoises, les temples, les clubs où s’atteste la richesse des Célestes, s’enfoncer dans les faubourgs, parmi les cases de bambou où l’on continue à fondre les bouddhas de cuivre, à sculpter dans le bois et le métal les vieilles figures